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Alternatives

A Nanterre, on invente la ferme en ville

Eva Deront (Reporterre)

jeudi 7 mars 2013

A Nanterre, dans la proche banlieue de Paris, cochons et carottes prospèrent sur l’autoroute...



- Reportage à Nanterre

Le soleil a beau être au rendez-vous, traverser la banlieue parisienne pour rejoindre Nanterre à vélo n’est pas la plus bucolique des promenades dominicales. HLM à gauche, buildings de La Défense dans le dos, prendre à droite à contresens après une carcasse de scooter. Avec un peu de malchance et un mauvais sens de l’orientation, on se retrouve sur la départementale, surplombant un magnifique paysage industriel où quelques grues, poules d’un autre monde, semblent picorer des champs de gravats.

Au bout du périple, le campus de l’université, et plus exactement les Arènes de Nanterre. C’est derrière cet ensemble hétéroclite, fait de tentes colorées et d’un chapiteau de cirque que se trouve la Ferme du Bonheur, dernière étape du Festival des Utopies Concrètes ayant débuté le 27 septembre.

De la ferme au PRE

Ce week-end de clôture, 6 et 7 octobre, s’intitule donc : « Les automnales de la Permaculture et de la Transition ». Permaculture à Nanterre ? Aurait-on inventé des carottes transgéniques capable de pousser à travers le bitume ? La réponse surgit de derrière une palissade : « Vous voulez aller au pré ? Attendez-nous, on amène le cochon. » Et c’est d’un pas nonchalant qu’Hélène, la truie mascotte de la Ferme du Bonheur, ouvre la marche, accompagnée du fondateur des lieux Roger des Prés.


Rien de plus normal, donc, qu’une petite balade citadine pour atteindre une corniche longeant l’autoroute A14. Ils sont une dizaine de bénévoles à faire quotidiennement ce trajet, reliant la Ferme au PRE, Parc Rural Expérimental. Etudiants, urbanistes, paysagistes ou citoyens amoureux de la nature, tous ont trouvé leur place dans l’aventure lancée par Roger en 1993.

Sur un bout de terrain prêté par les Arènes de Nanterre, ce personnage indescriptible, citadin, metteur en scène, acteur de théâtre de rue, a décidé de fonder une ferme où la culture, non déracinée, jouerait également un rôle central. Lieu de rencontres « agropoétiques », la Ferme du Bonheur accueille des pièces de théâtre –on y a joué Genet et Dostoïevski-, des concerts, des soirées électro, et naturellement de nombreux groupes scolaires avec lesquels les bénévoles partagent enthousiasme et découvertes sur la vie animale.

Permaculture et villes en transition

Car Hélène, notre guide d’une après-midi, n’est pas l’unique pensionnaire du lieu. Alors que poules, lapins, paon sont restés à la ferme, un troupeau de brebis paît sur les talus des HLM encadrant notre destination : le PRE, en réalité le toit d’un des tunnels de l’autoroute. Un peu plus d’un hectare défriché, maintenant reconverti en terrain de maraîchage, potager commun et petites parcelles de culture céréalière. Si chacun peut venir cultiver son propre carré, le projet collectif semble tout de même avoir la préférence des bénévoles. Pour le moment, la plus grande partie des produits de la ferme est consommée sur place, excepté les fromages de chèvre et le miel, très appréciés du public. Mais Roger des Prés entend bien poursuivre son rêve, bêcher et défricher, pour qu’un jour, les habitants des alentours puissent entièrement « manger nanterrois ».


Augmenter la résilience des villes face à une crise alimentaire future : une démarche clef mise en lumière lors Festival des Utopies Concrètes. Au-delà de l’aspect résolument pratique, il y a bien sûr le plaisir de recréer des liens entre citadins, d’instaurer un climat de confiance et de partage. Des échanges qui se tiennent, par exemple, autour d’un thé sous la khaïma (tente du Sahara) montée à côté du potager. Un cadre surréaliste pour parler urbanisme, culture, association, ou simplement refaire le monde pendant quelques heures.

A l’occasion du Festival, des ateliers four solaire, compost, semences, botanique, sol vivant, se sont en outre succédés sur le PRE, animés par l’association de permaculture Brin de Paille Ile de France. Ce terme, né dans les années 1970, désignait à l’origine un mode d’agriculture prônant le respect de la Terre et des Hommes, à travers des choix particuliers de conception des espaces : système de recyclage naturel des déchets, complémentarité des espèces, efficacité énergétique… Le concept de permaculture s’est aujourd’hui étendu à la mise en place de rapports sociaux durables, en harmonie avec l’environnement, à la base même de l’utopie grandeur nature que poursuit la Ferme du Bonheur.

Sur le tracé des terrasses de Nanterre

Planant au-dessus du PRE, le Léviathan n’est cependant jamais loin… Située sur un terrain où s’entrechoquent, entre autres, les intérêts de la municipalité, de la DDE et de la SNCF, la Ferme du Bonheur a réussi à obtenir une convention d’occupation temporaire, lui assurant un statut précaire.

Mais chaque année, lors du renouvellement de cet accord, le plan d’aménagement Seine-Arche de l’EPADESA (Etablissement Public d’Aménagement de la Défense Seine Arche) menace la survie du projet. Lancé en 1960, dans la continuité de l’axe parisien conçu par Le Nôtre sous Louis XIV, ce plan entend réaménager l’espace public de l’Ouest parisien au-delà de l’arche de la Défense. Bureaux, logements, équipements et terrasses paysagères sont au programme, une de ces dernières devant être implantée à l’endroit même du PRE.

« En retrouvant le sol naturel, les Terrasses révèlent le paysage et composent avec le dénivelé de cinquante mètres qui sépare la Seine et l’Arche. La construction, côté sud, participe à la conception d’un espace dissymétrique avec une partie piétonne, une partie voitures et une partie plantée, créant un système paysager accueillant. », peut-on lire sur le site du projet Seine-Arche.


Reconnaissons que le résultat des 40 dernières années de mise en œuvre d’un « paysage accueillant » nanterrois a été particulièrement probant : espaces découpés, bitumés, population paupérisée… Un « espace dissymétrique » et ses multiples « parties », serait-il le remède aux maux de la banlieue ?

Il semblerait plutôt que la solution, citoyenne cette fois, ait déjà réquisitionné la place : la Ferme du Bonheur et son PRE, avec le soutien croissant de la population, mettent Nanterre sur le chemin de la Transition. Ce pourrait être une belle erreur politique que de s’y opposer…



Source et photos : Eva Deront pour Reporterre

Première mise en ligne le 11 octobre 2012.

Ecouter aussi : Qu’est-ce que l’agriculture urbaine ?


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