Luc Ferry et l'écologie: injures et mensonges
M. Ferry continue à hanter les plateaux de télévision pour injurier l’écologie. Son mot d’ordre, qui plait tant aux médias officiels : en réalité, l’écologie est fasciste.
Reporterre - 22 janvier 2006
Faut-il avoir peur du changement climatique ? de la crise de la biodiversité ? du chaos social provoqué par la montée de l’inégalité ? Non. Pour Guillaume Durand, animateur de télévision, la vraie question à a se poser est : « Faut-il avoir peur de l’écologie ? ».
C’est sous ce bandeau qu’il accueillait dans son émission « Esprits libres », sur la chaîne de télévision France 2, le samedi 13 janvier au soir, Luc Ferry, philosophe médiatique, et Jean-Christophe Rufin, romancier mettant en scène des « écologistes terroristes ». De contestation du discours de ces éminents spécialistes de l’écologie, il n’y eut point. M. Durand n’avait invité aucun contradicteur. Ainsi, on restait entre bonnes gens de l’establishment. M. Ferry, auteur d’un Nouvel ordre écologique (Grasset,1992) qui assimilait l’écologie à la deep ecology et celle-ci au fascisme, nous a resservi une louche de son discours. Retranscrit par Reporterre, la voici :
« Guillaume Durand – Quel est, Luc Ferry, l’ambiguïté profonde du discours écologiste ? A la fois un discours de progrès, améliorer la situation de l’homme, s’adapter, respecter un ordre, et en même temps, un espèce de discours idéologique qui, lui, est beaucoup plus moyenâgeux ?
Luc Ferry – Il y a deux traditions complètement différentes, et on ne peut pas les mélanger : il y a une écologisme humaniste et réformiste, j’allais dire raisonnable – et nous sommes tous des écologistes, personne ne peut être pour la pollution, personne ne peut être contre le principe de précaution, on est forcément…
Guillaume Durand – Si, Allègre.
Luc Ferry – Non, mais il est quand même aussi quelqu’un qui écrit des livres sur Sauvons la planète, donc on ne peut pas, Allègre, il a fait le compte-rendu de mon livre, je suis entièrement d’accord là-dessus, mais, il y a une écologie humaniste et réformiste, elle était naguère encore représentée en France par des gens comme Brice Lalonde, par Génération Écologie, aujourd’hui par Nicolas Hulot. Bon, et de l’autre côté, il y a une écologie vraiment fondamentaliste, qui déteste la modernité, et comme le rappelait Jean-Christophe Rufin, qui considère que l’homme étant responsable de tous les malheurs de la planète, à la limite, ça irait mieux si on pouvait exterminer l’espèce humaine. Et c’est vrai qu’il y a des discours à l’étranger sur la démographie, ce qu’on appelle ‘la bombe démographique’, où les types n’hésitent pas à dire qu’il faudrait supprimer 500 millions de personnes pour que ça commence à aller un tout petit peu mieux. Et donc de là à passer à des programmes de stérilisation de l’humanité, beaucoup y pensent, et c’est vrai que c’est derrière. Susan George, je me souviens d’un débat que j’avais eu avec elle quand elle était représentante de Greenpeace, elle vous prenait une métaphore, ça vous dit tout sur cette écologie-là, elle me disait, ‘Vous savez Luc, quand on va à Marseille et qu’on est en voiture sur l’autoroute et puis qu’on voit marquer ‘Lille, Lille, Lille’, ça sert à rien de ralentir’ – ça, ça visait Brice Lalonde et l’écologie réformiste – ‘Il faut faire demi-tour’. Et cette idée de faire demi-tour, la révolution conservatrice, ça a des connotations dans les années trente qui sont terrifiantes. »
Quand M. Luc Ferry évoque « les années trente », il s’agit bien sûr du nazisme. Il affirme donc que ce que lui a dit Mme Susan George, liée à Greenpeace ainsi qu’à Attac, en recommandant de changer de direction plutôt que d’aller dans le mur, fait penser au nazisme !
Rien n’arrête cet individu. Il reprend la parole quelques minutes plus tard :
« Luc Ferry – Ce qui caractérise la France, c’est que beaucoup d’écologistes en France, en particulier de ce qu’on appelle l’écologie politique chez les Verts, – un jour Lipietz a vendu la mèche dans un de ses livres, il dit, ‘je suis arrivé au vert par le rouge’ -, ça veut dire quoi, ça veut dire qu’il était mao quand il était petit, comme beaucoup de ses amis, comme beaucoup de gens en 68, et puis il arrive un moment, l’effondrement complet des modèles politiques du type maoïsme, justement dans la critique des sociétés libérales, ou du capitalisme, et qu’est-ce que font ces gens-là ? Eh bien ils se disent, y a qu’un moyen de continuer la critique du capitalisme, c’est de passer par l’écologie. Mais en fait, il n’est pas plus écologiste que les anti-écologistes, il s’en fout de l’écologie, ce qui l’intéresse, c’est de continuer la critique du libéralisme et du capitalisme par un autre biais, par une autre voie.
Guillaume Durand – Les Verts sont devenus le réceptacle de l’extrême gauche ?
Luc Ferry – Bien sûr, en grande partie, pas seulement, en partie.
Jean-Christophe Rufin – Pas Noël Mamère, il vient sur les droits de l’homme.
Luc Ferry – C’est pour ça que j’ai dit en partie. Il y a aussi chez les Verts un certain nombre de gens comme par exemple Waechter, un prototype, qui étaient des fondamentalistes, des romantiques, qui étaient dans la tradition allemande, si je puis dire, de la deep ecology, de l’écologie profonde. Et puis il y avait des écologistes politiques, et puis par ailleurs quelques types qui auraient pu être aussi bien comme Mamère à Génération Écologie. Mais en gros, en France, l’écologie politique a été surtout structurée par cette volonté de continuer le combat par d’autres moyens, ça a pris le devant la scène. Ce qui fait que quand Hulot se présente, pardon je termine avec ça, un petit peu comme Cousteau à son époque, mais quand Hulot arrive, il leur met trois claques, parce que c’est lui qui rafle la mise, parce que lui il parle vraiment de la nature. Alors on peut aimer ou pas, mais lui parle vraiment avec Ushuaia, on ne peut pas le soupçonner de ne pas s’intéresser à la nature. Tandis que, est-ce que Lipietz a jamais écrit quelque chose sur la protection de la nature, je ne crois pas. »
Cette dernière saillie ne manque pas de sel quand l’on sait que le principal conseiller de Nicolas Hulot est Jean-Paul Besset, ex-trotskyste et ex-membre de la Ligue communiste révolutionnaire. Si l’on relit attentivement les propos de M. Luc Ferry, on en reconnaît le caractère à la fois incohérent et injurieux. Plutôt que de commenter ces propos tenus sur un média grand public, et sans contradicteur sérieux, répétons-le, il nous a paru nécessaire de republier une analyse plus fouillée du livre du philosophe imposteur parue dans le livre La Baleine qui cache la forêt, Enquête sur les lieux communs de l’écologie, écrit par Hervé Kempf, et publié aux éditions de La Découverte en 1994. Lire le chapitre.
Source : Reporterre