Climat : pour en finir avec les sceptiques

Alors que les experts du GIEC ont conclu que le changement climatique est l’effet de l’activité humaine, des « sceptiques » ont encore tenté de semer le doute. Voici l’analyse d’un philosophe, Philippe Merle, sur ce débat d’arrière-garde.

Philippe Merle, philosophe - 20 février 2007

Après Claude Allègre, Serge Galam révoque en doute le consensus des chercheurs sur les causes du réchauffement climatique (Le Monde, 7 février 2007). Comme il le souligne lui-même, l’enjeu est d’importance puisque leur diagnostic pourrait fourvoyer, s’il s’avérait erroné, l’ensemble des politiques publiques. Et sa thèse est simple : nos connaissances de la machine climatique sont si peu fiables qu’elles ne permettent pas d’attribuer aux activités humaines le réchauffement en cours. Il vaut la peine de lui répondre.

Quelles connaissances avons-nous du climat ?  Pour Serge Galam, pratiquement aucune. Que le réchauffement puisse être « le résultat direct de notre mode de vie » n’est selon lui qu’une « supputation faite à partir de modèles limités », « une libre interprétation », ou encore « un résultat global inféré à partir d’une collection de données diverses, éparpillées et incomplètes ». L’explication serait lacunaire, et seule « une harmonisation sémantique » permettrait de « combler les vides ». Le lecteur qui voudrait en savoir plus en lisant Serge Galam, apprendrait que notre connaissance du changement climatique se borne en fait à deux constats : « un réchauffement avéré et une augmentation de la quantité de CO² dans l’atmosphère, un point c’est tout ». Et le tour de passe-passe des chercheurs se résumerait à une erreur d’amateur : « relier ces deux constatations dans une relation de cause à effet sous le prétexte qu’elles sont corrélées dans le temps ». Un point c’est tout ?

Serge Galam s’autorise donc à intervenir en censeur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), sans dire un mot du mécanisme qu’on désigne couramment du terme d’effet de serre, un terme absent de son article. C’est ici que les choses se corsent, car avant qu’un réchauffement significatif soit avéré, ce qui est récent, les chercheurs fondaient la possibilité d’un effet de serre additionnel sur la théorie d’un effet de serre naturel.  Selon cette théorie, nos quelques 15° C de moyenne globale ne peuvent s’expliquer sans la présence dans notre atmosphère d’une infime quantité de plusieurs gaz ayant la particularité d’être constitués de molécules polyatomiques (à la différence de l’azote et de l’oxygène, diatomiques). S’il est impossible ici d’entrer dans les détails et compléments qu’il faudrait ajouter à cet énoncé lapidaire, on se demandera quand même si l’effet de serre naturel pourrait être une élucubration de collectionneur de timbres, je veux dire : une « libre interprétation » qui harmoniserait « une collection de données diverses, éparpillées et incomplètes »

Sur ce terrain, Serge Galam nous apportera une aide précieuse. Il ne s’agit pas en effet d’une simple explication ad hoc, proposée dans un petit recoin de la recherche à l’écart des sciences majeures. Il s’agit d’une théorie qui, outre des données quantifiées, tire tous ses principes explicatifs de la physique, telle que celle-ci est communément admise. Serge Galam est physicien, cela tombe bien. Il est aussi épistémologue et il cite Einstein. Pour invalider une théorie, rappelle-t-il à juste titre, il suffit d’un argument. Nous attendons donc de Serge Galam qu’il propose l’argument, assorti ou non d’une expérimentation cruciale, qui invaliderait la théorie de l’effet de serre naturel.

Nous voilà rassurés. Parler de « modèles limités » (au pluriel) ou de « données diverses et éparpillées » n’était que la manière, réticente et bougonne, dont Serge Galam rendait hommage à la diversité des recherches qui ont pour but de comprendre les rétroactions qu’entraînera l’effet de serre additionnel. Le climat est un objet fort complexe, nul n’est tenu de s’y intéresser. Il y faut un minimum de curiosité, et Serge Galam, qui confond allègrement dans une même dépréciation modèles météorologiques et modèles climatiques, n’est pas tenu de juger décisive la différence entre le climat et le temps qu’il fait, entre les moyennes et les variations du temps au jour le jour. Il n’est pas tenu non plus de s’aviser que le terme de pollution, qu’il emploie à tout propos dans son texte, est passablement ambigu, puisqu’une part non négligeable de la pollution atmosphérique a très vraisemblablement un effet refroidisseur…

Faute d’arguments, mais faute aussi d’une information minimale, Serge Galam met en balance le diagnostic du GIEC avec l’hypothèse d’un facteur caché dont nous ne saurions rien. C’est bien commode, mais scientifique certainement pas. Est-il de bonne méthode de récuser ce que nous savons, qui n’est pas rien, au nom de ce que nous ignorons totalement ?

On lui accordera pourtant qu’il subsiste de nombreuses incertitudes. Les rapports du GIEC en dressent périodiquement la liste détaillée. Est-il rationnel, alors, de fonder l’action publique sur des connaissances limitées, partielles et révisables ? La réponse est simple. Toute connaissance scientifique est limitée, partielle et révisable. En d’autres termes, il n’y a pas de certitude scientifique sur le changement climatique parce qu’il n’y a pas de certitude dans les sciences. Cela vaut aussi bien pour la « science exacte » qu’invoque Serge Galam pour mieux rejeter les recherches sur le climat dans l’enfer ou le purgatoire des sciences molles ou semi-dures. Toute connaissance est limitée, et c’est pourquoi il y a des chercheurs. De plus, toute connaissance est révisable. Non seulement parce qu’il n’y a guère d’avancée sur un point sans répercussions sur d’autres points, mineurs ou non, qu’on tenait pour acquis. Mais plus fondamentalement parce que les théories scientifiques ne sont pas « vraies ». Un énoncé scientifique ne peut pas être vérifié, mais seulement falsifié, et les théories scientifiques les plus solides ne sont jamais que les conjectures qui allient le plus grand pouvoir explicatif à la plus grande résistance aux tests empiriques.

Est-il rationnel de fonder l’action sur de telles conjectures ?  C’est ce que les humains ont toujours fait et ce qu’ils font, depuis un siècle, à grande échelle. Le système de Ptolémée était erroné, mais il rendait raison, à sa manière, des repères empiriques fiables dont les navigateurs faisaient usage. La biologie actuelle se révèlera approximative, mais la médecine qu’elle fonde sauve des vies.

Les chercheurs spécialistes du climat sont unanimes sur les risques que nous courons à poursuivre nos émissions de gaz à effet de serre. Serge Galam suggère d’expliquer cette unanimité et l’audience que cette thèse s’est acquise, par des motifs relevant d’une psychologie sociale. Le GIEC rassurerait, là où d’autres hypothèses seraient franchement inquiétantes. Personnellement, je ne trouve nullement « rassurant » le diagnostic de la responsabilité humaine. Doit-on s’interroger en retour sur les bénéfices de la posture héroïque, seul contre tous, qu’adoptent certains scientifiques ? Claude Allègre et Serge Galam sont des non-spécialistes qui s’autorisent, sur le fond des questions, une désinvolture qu’aucun journaliste spécialisé ne se permettrait. Mais s’ils se réfugient dans des considérations « épistémologiques » dépourvues de tout contenu, c’est que le consensus des chercheurs experts a une cause toute simple : la rationalité.

 

Source : Philippe Merle, pour Reporterre.

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