Luc Ferry a peur de devoir rouler à moins de 120 km/h
Le « Grenelle de l’environnement » n’a pas produit la révolution écologique, mais ses avancées sont encore trop grandes pour Luc Ferry, philosophe officiel et chéri des médias conservateurs. Ce qui suscite une réaction ironique de Patrice Lanoy, journaliste et auteur du « Complot des papillons ».
Patrice Lanoy - 19 octobre 2007
A la Fiac, à Paris, certaines oeuvres sont plus interpellantes que d'autres. Tiens, au hasard d'un exemplaire de ce Figaro feuilleté sur un stand, je tombe sur Luc Ferry, en vedette, comme souvent, dans les pages du quotidien de M. Dassault aviation, sous le titre : "Ce ‘Grenelle’ n'a de légitimité ni scientifique ni républicaine" (1). Une torpille destinée au grand-oeuvre de M. Borloo ?
On serait en droit de se demander s'il faut accorder davantage de crédit aux propos de M. Ferry (présenté comme philosophe et ex-ministre), lorsqu'il écrit sur le sujet de l'environnement, que lorsqu'il défend, comme il lui arriva avec un brio haletant, la réputation scientifique des jumeaux Bogdanoff. Mais bon, passons.
Voyons la chose. Lire cet article s'avère de fait croustillant à point. Sincèrement je vous le recommande, tant on y entend à merveille crisser les délicats rouages de la pensée de l'un de ces philo-bateleurs que le monde entier nous envie (comment font-ils pour se passer de telles intelligences de permanence médiatique, les autres ?)
Contre les limitations excessives (dans le même sac vitesse sur autoroute, et principe de précaution inscrit à la Constitution), notre agrégé invoque cet argument définitif : le Grenelle n'est pas une instance composée d'élus, il n'est pas même inscrit à la Constitution. Donc, circulez... ses conclusions seront nulles. Heureusement, insiste-t-il, ce sont les élus, les vrais, qui trancheront. Eclairons-les !
Oui, éclairons, car nous serions selon Luc enfermé dans un redoutable piège, un guet-apens tramé par les écologistes radicaux de tous poils. Trois ingérdients se combineraient à nous engluer dans une délétère panique :
- la peur,
- les médias (et leurs people dont Luc n'est pas, comme chacun sait...),
- la horde des interdictions qui pèseraient désormais sur notre société, principe de précaution en tête.
Vous perdez le fil ? N'ayez nulle crainte : tout est synthétisé dans la chute de la tribune : "Pour l'instant c'est l'alliance de la peur et des médias qui domine. Il faut lui substituer celle de la science et de la République".
Merci Saint Luc ! Pour ma part, je propose une commission composée des docteurs Bogdanoff et de quelques parlementaires de référence, à l'instar des Dassault sénateur et député. Ou que l'on revienne au bon temps des rapports sur le nucléaire en France commis par des ingénieurs de Framatome et soutenus devant les élus accueillant les futures centrales !
Je vois que l'amnésie vous frappe, cher Luc. Ou alors ignorez-vous vraiment tout de l'art délicieux de composer une commision ou un comité afin d'entériner une décision déjà prise dans l'intérêt evidemment commun et supra-individuel ? Faut-il dresser la liste des scientifiques écartés, placardisés ou virés pour "avis divergents" ? Convient-il de commettre l'inventaire des points de vue scientifiques ayant évolué avec le temps ? Celui des polémiques techniques ? Evoquer la mort lente et sournoise des abeilles, étrangement impossible à faire entrer dans les courbes de nos amis chimistes ? D'égréner les tricheries, les artefacts, l'incurie des systèmes, même techniques ou scientifiques ? Sans parler de la corruption ? En revenir au nuage de Tchernobyl, aux turpitudes de Seveso ou de Bhopal ?
Désolé cher Luc l'actualité et les archives sont suffisamment remplies d'exemples de faillites de ce conglomérat académico-legislatif auquel vous en appelez avec tant de candeur pour que nous n'enterrions plus notre vigilance. Navré, hein ? Nous ne laisserons plus les industriels et les planficateurs émoulus de nos excellentes grandes écoles faire leurs petites salades sans y jetter un regard, lui aussi démocratiquement suspicieux...
Cher Luc, nous n'avons pas peur, et vous ? Allez donc vous installer au soleil des Antilles... Plus précisément sur ces terres désormais farcies de pesticides et sur lesquelles notre République et nos savants ont si parfaitement veillé. Nous n'avons pas peur mais nous savons regarder autour de nous. Excuses.
Cher Luc, les médias, pour la plupart entre les mains de grands groupes industriels, ont longtemps été hostiles à la cause de l'environnement, et s'ils ont aujourd'hui basculé, c'est que la situation doit être bien plus qu'alarmante.
Cher Luc, les interdits que bricolent les extremistes verts que vous dénoncez ne sont rien en regard de ceux qui résultent du libéralisme outrancier, qu'insidieusement vous défendez. Interdiction de boire l'eau, interdiction de vivre dans les zones contaminées, interdiction de pêcher le poisson contaminé de métal lourd, etc, etc.
C'est que, cher Luc, il faut nous comprendre, nous sommes devenus curieux, et si méfiants à écouter nos gamins tousser la nuit depuis toutes ces décennies où nous aurions pu agir sur les fumées, à apprendre que nos déchets toxiques, après avoir étét déversés dans les Océans, errent désormais en Afrique. Je vous incite d'ailleurs à lire dans le même exemplaire du Figaro, l'éditoral "alarmiste" consacré au Grenelle, où à découvrir l'oeuvre d'Edgar Morin, sur la complexité et l'imperfection des organisations humaines.
Oh, cela ne vous convaincra pas. Ou peut-être n'avez-vous pas envie d'entendre les avis de ceux qui ne tiennent pas les leviers ? Non, nous n'avons pas peur, Luc. Nous sommes fatigués que l'on nous abuse au nom de ce progrès en minuscules qui n'appartient qu'aux brasseurs d'affaires.
(1) Article de Luc Ferry : « Ce "Grenelle" n'a de légitimité ni scientifique, ni républicaine », Le Figaro du 19 octobre 2007.
Source : Le site de Patrice Lanoy : lecomplotdespapillons.blogspot.com
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