L’écologie hors droite et gauche
Aussi bien la droite que la gauche sont peu capables aujourd’hui de répondre à la crise écologique. Elles restent héritières de traditions idéologiques qui ne répondent plus aux conditions actuelles. Dans ce texte, Simon Charbonneau appelle à un travail de réflexion pour fonder politiquement les nouvelles résistances qui émergent partout.
Simon Charbonneau - 27 mars 2007
ENTRE RÉSISTANTS ET TENANTS DE LA FUITE EN AVANT
La vie politique française et européenne est depuis longtemps dominée par l’opposition entre la gauche et la droite, au prix d’un décalage croissant avec les problèmes posés par la modernité. Ce clivage est un héritage idéologique du XIXe siècle, marqué à ses débuts depuis la Révolution française par l’opposition entre une droite conservatrice et cléricale qui défendait la tradition et la gauche républicaine et progressiste héritière des Lumières. Avec l’industrialisation s’ébauche un nouveau clivage entre une droite capitaliste et partisane du libre échange et une gauche socialiste, chaque camp possédant son courant radical. Au début du XXe siècle, l’affaire Dreyfus illustra la violence du conflit opposant les droites et les gauches du paysage politique français que la première guerre mondiale devait paradoxalement réunir dans cette communion nationaliste représentée par « L’Union Sacrée ».
Cet effacement momentané provoqué par une guerre totale mobilisant tous les moyens de l’industrie, renvoie en fait à une convergence plus profonde relative aux bienfaits du progrès technique et économique. A l’exception de la droite traditionaliste, faut-il rappeler que les représentants du capitalisme familial comme ceux du socialisme ont toujours manifesté une foi inébranlable dans les vertus d’un progrès menant l’humanité vers le bien être matériel, la paix entre les hommes, la culture et la civilisation . Ébranlée durant l’entre deux guerres par des courants intellectuels comme celui d’Ordre Nouveau, cette foi progressiste a repris une vigueur nouvelle au lendemain de la seconde guerre mondiale avec « les trente glorieuses ». Durant cette période où le marxisme dominait la vie intellectuelle française, il était inconcevable d’émettre le moindre doute sur les vertus de la science, de la technique et de l’économie . L’urgence de la reconstruction tout d’abord, la course à la croissance du PIB ensuite était considérée alors comme relevant d’une évidence politique incontournable. C’était l’époque où les grands barrages hydroélectriques, les autoroutes et l’énergie nucléaire ouvraient la voie royale du Progrès.
Pour une série de raisons d’ordre historique, cet héritage idéologique se perpétue aujourd’hui de manière très artificielle car il apparaît de plus en plus décalé par rapport aux énormes bouleversements qui sont intervenus depuis la seconde guerre mondiale. L’idéologie du progrès qui continue à unir les catégories dirigeantes de gauche comme de droite, déjà ébranlée par deux guerres mondiales, est entrée depuis quelques années dans une crise majeure. La foi dans les vertus du progrès scientifique et technique, dans la croissance économique comme source de bonheur, n’est certainement plus ce qu’elle était pour des raisons évidentes.
Il y a en premier lieu la découverte des ravages subis par la nature et causés par les grands secteurs de l’économie, tels que l’industrie, les transports, l’agriculture intensive et le tourisme de masse. A partir des années 70, la prise de conscience environnementale qui est à l’origine du mouvement écologiste fait découvrir à l’opinion le prix à payer pour la sacro-sainte croissance. A cette prise de conscience qui a mis du temps pour émerger tout récemment au niveau politique, s’ajoute celle des coûts sociaux également croissants provoqués par la conversion des élites aux vertus du libéralisme économique. Chômage chronique, insécurité de l’emploi, inégalité scandaleuse des revenus et remise en question des protections sociales ne peuvent aujourd’hui que contribuer à ne plus faire croire aux lendemains qui chantent. Bien au contraire, c’est plutôt le sentiment d’une régression qui s’impose pour les plus vieux, alors que pour les plus jeunes c’est un pessimisme complet sur l’avenir qui les attend. Autrement dit, c’est un renversement complet des représentations collectives auquel on assiste aujourd’hui, sans du tout que cela se fasse sentir au niveau des discours politiques, toujours résolument optimistes sur l’avenir.
Même les joies de la consommation, quoique toujours plus stimulées par une publicité agressive, semblent en voie d’épuisement par un phénomène de saturation, contrairement au cas de pays émergeants comme l’Inde ou la Chine. Bien au contraire, les nouvelles générations sont actuellement persuadées avec raison que l’avenir sera dorénavant plus sombre que le passé. En ce début du XXIe siècle, plus personne ne peut croire encore à l’existence d’un progrès humain grâce à nos prouesses technologiques comme nos grands parents pouvaient le faire, sauf quelques hommes de science encore obnubilés par cette religion ratée du XIXième.
Il résulte de ce nouveau contexte historique un certain nombre de conséquences. En premier lieu, la foi collective dans les bienfaits de la croissance économique, de la science et de la technique est ébranlée. La preuve en est le peu de succès rencontré par les études scientifiques de la part des jeunes, sans compter la remise en question d’innovations technoscientifiques comme les OGM ou les nanotechnologies par des mouvements contestataires, certes minoritaires, mais qui rencontrent de plus en plus d’écho dans l’opinion. Des ouvrages remettant en question le rôle civilisateur joué par la science et sa fille la technique illustrent les craintes de la montée de nouvelles formes de barbarie héritières de celles du XXe siècle ont un succès éditorial croissant .
En second lieu, au plan politique, c’est une crise de légitimité totale de la démocratie représentative qui se manifeste dans l’opinion publique comme l’ont montré les résultats du référendum européen de 2005. Il y a d’abord la perte des repères politiques traditionnels, alimentée par l’identité des politiques de droite et de gauche, face aux dégâts sociaux et culturels provoqués par le développement. Ensuite, il y a l’impuissance croissante des politiques à résoudre ces questions en raison de leur caractère transnational. L’Europe, elle même, en raison de son inachèvement politique et de son fondement économique libéral, n’est pas capable de relever de tels défis ; d’autant plus qu’elle travaille plutôt à les rendre impossibles à relever . A vrai dire, les questions les plus importantes posées par la modernité, telles que la crise environnementale, la destruction du travail par la concurrence économique internationale et les enjeux d’ordre moral posés par les avancées fulgurantes de la technoscience, échappent complètement aux représentations politiques traditionnelles.
Il y a même un décalage total entre les repères idéologiques traditionnels puisque la droite qui était conservatrice s’est convertie depuis longtemps au changement, confisquant ainsi à la gauche le monopole de l’idéologie progressiste. Sur ces questions, les réponses, comme toutes celles relatives à l’avenir de l’humanité, sont transversales à la gauche comme à la droite. Le protectionnisme est par exemple défendu à la fois par l’extrême gauche et l’extrême droite tandis que les opposants aux manipulations du génome humain se recrutent autant chez les Verts au nom de la lutte contre l’artificialisation du vivant que chez les catholiques traditionalistes pour des motifs religieux. De même la promotion de l’agrobiologie dirigée contre l’agriculture industrielle est revendiquée à la fois par les courants marginaux de la droite et de la gauche. Dans une société en changement permanent et animée par le désir de détruire tous les legs du passé, sans distinguer les positifs des négatifs, le conservatisme ne possède plus sa signification traditionnelle.
Les conservateurs d’hier peuvent se retrouver dans la peau de contestataires et les partisans du changement pour le changement peuvent être qualifiés de néoconservateurs dans la mesure où ils incarnent l’ordre établi du moment. C’est d’ailleurs ainsi que l’on peut qualifier tous les tenants de la croissance qui ne voient, comme perspectives d’avenir, que le prolongement des tendances actuelles. Continuer à faire en plus performant ce que l’on a fait depuis les fameuses « trente glorieuses » ne peut pourtant conduire qu’à s’enferrer dans les erreurs passées. A-t-on constaté depuis les années 70 les ravages provoqués par l’agrochimie sur nos rivières et notre faune sauvage, sans compter le véritable ethnocide paysan qui a accompagné son développement, que l’on s’apprête pourtant à poursuivre dans la même voie avec les OGM.
De ce dernier point de vue, on peut dire que, par de là ce qui distingue encore la gauche de la droite, il existe aujourd’hui un consensus bétonné sur l’essentiel qui est celui de toute l’oligarchie moderne qui mène l’humanité dans le mur. Cette oligarchie est constituée des représentants de la classe politique à la tête des institutions les plus importantes, de ceux de la haute fonction publique et des grands corps de l’Etat, de ceux du monde économique et de celui de la recherche qui sont étroitement liés et enfin de ceux des grands médias écrits et télévisuels. Il existe entre ces différentes catégories d’élites sociales une synergie permanente qui explique leur conception monolithique du bien public. Il ne saurait dans ces conditions y avoir d’opposition possible dans la mesure où l’idéologie du développement et l’existence d’intérêts convergents les unissent. Pour cette oligarchie qui est à l’ heure actuelle mondiale, il n’y a point de salut pour l’humanité hors de la fuite en avant dans la croissance et la concurrence économiques, l’innovation technologique permanente et les bouleversements qui en résultent. L’équilibre de la société tout entière est censé reposer sur ce périlleux et stupide exercice qui consiste à pédaler toujours plus vite dans le sens d’une pente vertigineuse.
C’est le monolithisme de cette nouvelle classe et sa culture du court terme qui explique les multiples signes d’opposition provenant de la société civile. D’autant plus que cette caste a le sentiment que pour avancer dans la voie royale de ce qu’elle juge être le « progrès », le reste de la population n’est plus d’aucune utilité en raison de l’organisation et des relais technologiques dont elle dispose. Seule l’élite estime être en mesure de faire fonctionner efficacement le système technicien pour lequel la référence démocratique ne relève que d’un exercice rhétorique rituel. A vrai dire, dans l’histoire de l’humanité, jamais une oligarchie n’a concentré entre ses mains autant de pouvoirs grâce aux technologies les plus sophistiquées et à la maîtrise des circuits financiers internationaux. La complexité croissante du monde actuel explique l’impuissance du citoyen ordinaire à s’y repérer alors que les représentants de l’oligarchie sont seuls en mesure d’en déchiffrer les codes.
Sur le terrain des questions sociales, écologiques, culturelles et morales, des oppositions se manifestent alors en prenant des formes diverses. Qu’il s’agisse d’associations de consommateurs contestant les stratégies commerciales des opérateurs de téléphonie mobile, d’ associations de protection de l’environnement menant des actions contre le nucléaire ou les OGM, de celles qui luttent contre l’exclusion sociale ou encore de groupes de jeunes chercheurs dénonçant la nocivité des travaux de certains laboratoires de recherche, des résistances nouvelles voient le jour au fur et à mesure que la fuite en avant s’annonce plus périlleuse pour l’humanité. Et l’on peut penser qu’à l’avenir, plus le système technocapitaliste se durcira en multipliant les contraintes de tous ordres pour échapper à ses multiples contradictions, plus les formes de résistance collective se manifesteront de manière organisée et peut être un jour finiront par devenir violentes. D’où le recours de plus fréquent aux procédures de participation destinées à faire croire aux citoyens qu’ils ont encore une prise sur les décisions qui leur sont imposées. Mais il est vrai que, parfois alors, ce type de procédure peut se retourner de manière imprévue contre ceux qui l’ont initié, comme l’ont montré les résultats du référendum sur la constitution européenne que les élites en question voulaient à tout prix imposer aux Français.
Si ces multiples signes de résistance peuvent représenter un motif d’optimisme, il leur manque encore de s’interroger sur leur raison d’être, sur le pourquoi de cette résistance. Les anciens repères politiques sont toujours vivants dans la conscience collective des sociétés modernes qui interdit pour l’instant toute remise en question du développement. Il manque encore tout un travail de réflexion politique collectif qui puisse fonder la naissance d’une véritable opposition au processus destructeur de l’humanité et de sa mère nature. Cela nécessitera pour les générations montantes un dur travail d’apprentissage commençant par la prise de conscience angoissante du caractère dramatique et inédit de la situation actuelle. Plus que jamais aujourd’hui, ramer à contre-courant relève paradoxalement d’une attitude progressiste.
Simon Charbonneau