Le Grenelle ? L’adaptation du « système technicien » pour éviter de changer vraiment
Simon Charbonneau doute que le Grenelle de l’environnement permette de changer vraiment des politiques qui vont toujours dans le même sens. Il ne s’agit pas tant de changer de direction que d’adapter le système pour lui permettre de perdurer. Que gagnera-t-on sur le nucléaire, les OGM, ou les grandes infrastructures de transport, la réduction des déchets à la source, la baisse de la consommation énergétique ?
Simon Charbonneau - juillet 2007
Simon Charbonneau se définit comme « universitaire et militant ». Longtemps professeur de droit de l’environnement à l’université de Bordeaux, il est très impliqué dans les associations écologistes du Sud-Ouest.
Il y a déjà plus de trente cinq ans que la sonnette d’alarme concernant la destruction planétaire de notre « terre patrie », comme dirait Edgar Morin, a été tirée tant par des naturalistes pionniers [1] que par des esprits libres [2] et des scientifiques anticipateurs [3] . Depuis, malgré les kilomètres de conférences internationales, de colloques, de déclarations solennelles sur le sujet et journées de l’environnement, rien de sérieux sur la question n’a été entrepris durant ces années, tant sur le plan politique que par les acteurs du monde économique. Ce n’est que récemment en ce début du XXI ième siècle que, suite aux rapports alarmistes de la communauté scientifique internationale sur la crise climatique provoquée par les émissions de gaz à effet de serre, la question est devenue d’actualité. Après l’omerta des années 80/90, brusquement, il n’y a pas un seul jour sans que les médias ne nous annoncent quelque information réjouissante sur l’avenir de notre planète. C’est donc, comme aurait dit Bernard Charbonneau, le nouveau « feu vert » (Ed. Karthala 1980). Désormais le fameux « développement durable » fait partie obligée de tous les discours officiels des pays du Nord. Comme le signifie cette expression désormais incontournable, il ne s’agit surtout pas d’atteindre un point d’équilibre « durable » entre notre système technico-économique et notre environnement en envisageant une décroissance contrôlée des activités portant le plus atteinte aux grands écosystèmes, mais de continuer la fuite en avant en introduisant des régulations d’ordre technique et économique. Autrement dit, il ne s’agit surtout pas de rebrousser chemin en empruntant une autre voie, mais de perfectionner le système technicien [4] dans l’espoir de le rendre « durable ». Plutôt que d’envisager une remise en question de nos modes de vie toujours plus artificiels, consommateurs de ressources naturelles et socialement inégalitaires par une « décolonisation de notre imaginaire » [5] , on préfère continuer à s’enfoncer dans l’impasse représentée par la déconnection soi-disant possible entre croissance économique et crise écologique. C’est pourrait-on dire une position néoconservatrice !
La création du superministère de l’écologie, du développement et de l’aménagement durable illustre parfaitement les limites de cette entreprise utopique. Il faut d’abord noter qu’à la lecture du décret du 31 mai 2007 définissant les attributions du nouveau Ministre d’État, l’agriculture n’en fait pas partie. Or l’agriculture industrielle est aujourd’hui avec les transports, une des causes principales de la crise environnementale comme le montrent les films récents consacrés aux ravages de l’industrie agro-alimentaire. En second lieu, il semble bien que des dossiers aussi déterminants pour une nouvelle politique publique que ceux du nucléaire, des OGM et des grandes infrastructures de transport (autoroutes et LGV) ne fassent pas partie de la négociation envisagée à Grenelle pour la rentrée, alors qu’ils représentent des menaces évidentes et immédiates, contrairement aux gaz à effet de serre, considérés par les pouvoirs publics comme prioritaires. Et encore faut-il que même dans ce domaine, il y ait un minimum de cohérence entre les diverses politiques publiques pratiquées. De ce point de vue on peut s’interroger la cohérence qu’il peut y avoir entre le plan climat et le programme autoroutier. Une fois de plus, les arbitrages risquent dans ce domaine de se faire au profit du lobby des travaux publics allié à celui des ingénieurs de ponts et chaussés comme le montre en Aquitaine les projets de l’A65 Langon/Pau et du contournement autoroutier de l’agglomération bordelaise.
En fait, les nouvelles orientations politiques s’inscrivent tout à fait dans la logique du système puisqu’il s’agit de recourir aux instruments économiques d’une part (écotaxes et marché de droits à polluer) et aux nouvelles technologies d’autre part. Les solutions retenues visent à améliorer les rendements énergétiques des équipements et à lutter contre toutes les formes de gaspillage, mais nullement à diminuer la consommation globale d’eau et d’énergie ou à limiter la mobilité des hommes et des marchandises. Le recours aux technologies alternatives utilisant des énergies renouvelables, tel que les éoliennes, les biocarburants ou même les panneaux solaires est privilégié sans tenir compte des coûts écologiques entraînés par ces nouvelles technologies. Concernant la question des quantités croissantes de déchets à traiter, elle est envisagée uniquement sur le mode du recyclage alors que la priorité devrait être donné, comme d’ailleurs la loi le prévoit, à la réduction à la source en privilégiant la réutilisation des emballages et l’allongement de la durée de vie des produits ainsi que leur réparabilité.
Tels sont les enjeux politiques des négociations de Grenelle dont il ne faut pas attendre des miracles comme semblent le croire quelques ONG invitées par le nouveau ministre d’État, compte tenu de l’aptitude du système technicien à persévérer dans son être. Dans la mesure où les politiques publiques envisagées n’ont pas pour objet de s’attaquer aux causes structurelles de la crise environnementale, toute participation des grandes associations environnementales à ce processus de négociation peut être certes envisagée, mais sans trop se faire d’illusions sur le résultat attendu. Par contre le travail pédagogique de prise de conscience des vraies dimensions de la crise en question au sein de la société civile apparaît plus que jamais urgent. De ce point de vue là, la multiplication actuelle des conflits d’environnement en constitue une bonne opportunité.
Simon CHARBONNEAU
[1] Citons entre autres, Roger Heim, Jean Dorst et Rachel Carson.
[2] En particulier pour notre région, Jacques Ellul et mon père Bernard aux quels les intellectuels parisiens n’ont jamais rendu justice !
[3] Le rapport Meadows du MIT pour le Club de Rome publié en France sous le titre commercial de « Halte à la croissance » en 1972 chez Fayard.
[4] Jacques Ellul : Le système technicien. Ed.Calman-Lévy 1977.
[5] Serge Latouche : Décoloniser l’imaginaire : la pensée créative contre l’économie de l’absurde. Ed.Parangon 2003.