Les inégalités nuisent à l'environnement
Plus les inégalités sociales sont grandes dans un pays, moins celui-ci consacre d’efforts à l’environnement : c’est ce que constatent des économistes du CNRS. Réciproquement, une politique plus attentive à la redistribution devrait être moins nuisible à l’environnement.
Le Journal du CNRS - mai 2007
Pourquoi, malgré l'urgence climatique, les États-Unis n'ont-ils pas ratifié le protocole de Kyoto, traité international devant aboutir à une réduction des émissions des gaz à effet de serre ? Si la pression des lobbys industriels – et notamment des pétroliers texans – a souvent été mise en avant, Hubert Kempf et Stéphane Rossignol, chercheurs au Centre d'économie de la Sorbonne, apportent aujourd'hui un éclairage inédit sur la question : selon eux, plus les inégalités sociales sont grandes dans un pays, comme c'est le cas des États-Unis, moins celui-ci consacre d'efforts à l'environnement.
Plus concrètement, les économistes du Centre ont démontré que les dépenses engagées par un pays pour l'environnement sont corrélées à un indicateur de ses inégalités sociales : l'écart entre le revenu moyen et le revenu médian (le revenu médian est le palier divisant la société en deux parties égales : 50 % des agents gagnent moins que le revenu médian et 50 % gagnent plus. Le revenu moyen est la somme des revenus de l'ensemble de la population rapportée à l'effectif de la population.) Les économistes ont ainsi établi que lorsque cet écart est grand, la part des ressources consacrée à l'environnement sera faible. Comment l'expliquer ?
En fait, dans les systèmes démocratiques, les acteurs politiques (électeurs, groupes de pression, politiciens, etc.) agissent en fonction de la répartition des dépenses publiques. La redistribution des ressources (sommes prélevées par les impôts et cotisations) est déterminée par la situation sociale. « En tant que bien commun géré par l'effort collectif, l'environnement n'y échappe pas. » Autrement dit, plus l'inégalité est élevée, plus les dépenses publiques se font en faveur de la création de biens communs (autoroutes…) utiles à la production et donc à la croissance.
En ce sens, elle serait nuisible à l'environnement. « Il ne s'agit pas de généraliser, nuance pourtant Hubert Kempf. On peut penser à d'autres mécanismes par lesquels la croissance peut soutenir l'environnement. Mais, en tout état de cause, notre travail montre qu'il est illusoire de concevoir la politique environnementale indépendamment de ses effets redistributifs. L'acceptation politique de mesures pro-environnementales en dépend. »
Une extension internationale de cette recherche est en cours. « Actuellement, nous espérons montrer comment les inégalités entre deux pays conditionnent le terme des négociations internationales sur l'environnement. » Les premier résultats sont concluants : « Un pays plus inégalitaire que l'autre peut entraîner l'échec d'un accord. »
Source : Le journal du CNRS : www.cnrs.fr/presse/journal/
Référence de l’article de Hubert Kempf et Stéphane Rossignol : Economics and Politics, vol. 19, n° 1, pp. 53-71, mars 2007.