Les méfaits collatéraux du nucléotropisme
La France a fait officiellement le choix du « facteur 4 », c'est-à-dire de diminuer par quatre en 2050 ses émissions de gaz à effet de serre. Mais un rapport officiel, dirigé par Jean Syrota, affirme qu'il est impossible d'atteindre cet objectif. Cette assertion repose sur des choix implicites que décrypte Benjamin Dessus, pour qui, si, il est bien possible de réaliser le Facteur 4.
Benjamin Dessus - octobre 2007
La Commission énergie du Conseil d'analyse stratégique présidée par Jean Syrota vient de finaliser son rapport de synthèse, publié début octobre. On y apprend entre autres avec un certain étonnement que, malgré tous ses efforts, la France ne pourra pas parvenir à diviser ses émissions de gaz à effet de serre par 4 en 2050 - objectif fixé par la loi d'orientation sur l'énergie de juillet 2005 et sur lequel s'était engagé le gouvernement précédent -, mais, au mieux seulement d'un facteur 2,4. Et pourtant, ce n'est pas faute de s'y employer, par une double politique de maîtrise de la demande d'énergie et de recours à la production d'électricité nucléaire.
Que s'est-il donc passé ?
La Commission avait demandé au bureau d'études Enerdata d'élaborer un scénario qui respecte l'engagement du fameux facteur 4 tout en laissant la part belle au nucléaire. Le scénario correspondant, F4 POLES, respecte en effet ces deux conditions.
Il s'appuie tout d'abord sur une politique volontariste de maîtrise de la consommation d'énergie : alors que la consommation finale d'énergie (celle qui arrive aux bornes de nos maisons et de nos usines, dans le réservoir de nos voitures , etc.) de la France était de 162 Mtep (million de tonnes équivalent-pétrole) en 2006 elle ne serait plus que de 132 en 2020, 116 en 2030, 97 en 2050, un parcours en tous points identique à celui du scénario « écolo » tant décrié jusqu'ici par nos énergéticiens officiels, le scénario Négawatt. Bravo pour cette reconnaissance, bien que tardive, de cette priorité.
Puis, dans la logique productiviste et centralisatrice habituelle, il propose, pour respecter la contrainte sur les émissions, une stratégie bien connue « le tout électrique tout nucléaire ». C'est ainsi que la consommation d'électricité passe de 23% aujourd'hui à 48% dans la consommation finale d'énergie. Le nucléaire reste très largement dominant dans la production de cette électricité (450 TWh, ou terawattheures) suivi des renouvelables (200 TWh) et enfin du charbon et du gaz (105 TWh).
Le scénario propose enfin la capture-stockage des 60 millions de tonnes de CO2 émises par les 105 TWh d'origine fossile (deux fois plus qu'aujourd'hui) et atteint ainsi l'objectif fixé : moins de 100 Mtonnes de C02 en 2050 contre presque 400 aujourd'hui. Contrat rempli !
Mais alors pourquoi cette reculade de la Commission Syrota ?
Tout simplement parce que son président, sans en avoir parlé, semble–t-il, à personne, a décidé que le stockage du CO2 des centrales thermiques à l'horizon 2050 n'était pas raisonnable et l'a purement et simplement supprimé. Et voilà 60 Mtonnes de CO2 qui resurgissent, ce qui explique la chute à 2,4 du fameux facteur 4.
On aurait pu imaginer de demander à l'auteur des scénarios d'en faire un autre respectant aussi le fameux facteur 4 et sans capture stockage du CO2. Mais non, le rapport préfère s'étendre largement sur les raisons qu'a la France de ne pas respecter son engagement…
Le plus consternant dans l'affaire est que c'est très largement à cause du « nucléotropisme » qu'on en arrive à ce piètre résultat. Dans ce scénario très intense en électricité, le nucléaire ne sait quand même pas tout faire. On est condamné par exemple à utiliser du charbon ou du gaz pour gérer les besoins de pointe et ceci d'autant plus qu'on a besoin de plus d'électricité…
A preuve le scénario Négawatt déjà cité qui, à partir d'une même évolution de la consommation d'énergie finale jusqu'en 2050, décrit un scénario bien plus modeste en électricité, sans nucléaire, avec beaucoup moins d'énergies fossiles (32 Mtep en 2050 contre 61 pour F4POLES) et moins d'émissions de CO2, sans même recourir à la capture et au stockage de celui des centrales.
Si la Commission Syrota voulait nous asséner une démonstration éclatante de l'inanité du « tout électrique tout nucléaire » qu'on continue à nous présenter comme la solution au problème climatique, on ne s'y prendrait pas autrement ! Sans compter qu'il faudrait avoir réussi à implanter en France à cette époque une cinquantaine de générateurs de quatrième génération (au plutonium et au sodium !) pour éviter une pénurie annoncée d'uranium…
France 2050 : Énergie primaire
|
Fossiles |
Nucléaire |
ENR |
TOTAL |
|
|
Existant 2006 |
144 |
112 |
19 |
275 |
|
Scénario Pôles F4 2050 |
61 |
98 |
51 |
210 |
|
Scénario mégawatt 2050 |
32 |
0 |
83 |
115 |
France 2050 : Énergie finale
|
Fossiles |
Électricité |
ENR(hors elles) |
TOTAL |
|
|
Existant 2006 |
114 |
37 |
11 |
162 |
|
Scénario Pôles F4 2050 |
32,5 |
44,5 |
17 |
94 |
|
Scénario Négawatt 2050 |
23,5 |
32,5 |
41 |
97 |