"Ils ont détruit la maison d'Abou Selmeia"
Malek Shubair est Palestinien et vit à Gaza, où il travaille comme traducteur dans une association. Il a écrit ce témoignage qu’a publié en anglais Electronic Intifada. (http://electronicintifada.net/v2/article5592.shtml).
Reporterre l’a traduit en français :
Mon bébé de trois semaines était dans son lit, commençant à pleurer. Étendu sur le ventre, il levait son visage et le tournait à droite et à gauche. Ses poings étaient serrés sur la serviette placée sous sa tête. Il commençait à agiter les jambes. Son visage et ses lèvres se crispèrent, et il éclata en sanglots.
Comme la vie avait changé depuis l’arrivée de Mohammed ! Les nuits de sommeil tranquille ont disparu. Je suis père après quelques années d’un mariage heureux avec une femme magnifique. Elle est une jeune mère, encore en train de surmonter le traumatisme du travail d’accouchement. Quoique réputée pour sa volonté de fer, que j’adore, elle est plus anxieuse maintenant. Dès que Mohammed crie, elle se précipite pour le nourrir.
Elle devait être très fatiguée pour me réveiller et me faire prendre Mohammed. Je me plaignis pas.
Je regardais l’heure à l’horloge. Il était 2 h 30 à Gaza. Un calme inhabituel régnait. Il n’y avait pas d’obus volant depuis les bateaux israéliens au-dessus de la maison. On entend alors le bang du tir de l’obus, puis le sifflement de sa trajectoire. Et parfois, l’explosion ; quand cela arrive, c’est que les Israéliens visent un endroit près de la maison.
Je me levais et sortis Mohammed de son lit. Je posais sa tête contre mon épaule et commençais à tapoter doucement son dos. Puis je me rallongeais, essayant de me rendormir avec mon fils. Cela avait déjà marché.
Mohammed s’arrêta de pleurer quand je l’allongeai sur ma poitrine. Je lui murmurai quelques versets du Coran et tapotai son dos. Il se calma et posa sa tête doucement. Son visage était apaisé. Ma femme se retourna et éteignit la lumière.
Soudain, la pièce vibra violemment, et j’entendis le son assourdissant de ce que je crus être le bruit provoqué par le passage du mur du son par un avion. Les rideaux bougèrent sauvagement comme si un orage balayait la rue. Ma première pensée fut pour Mohammed : ses yeux étaient grand ouverts mais grâce à Dieu, il ne pleurait pas. Ma femme se redressa en tremblant, et ses mains couvrirent les oreilles de Mohammed.
Puis un deuxième bruit assourdissant se produisit, et la chambre vibra à nouveau. Ma femme tremblait encore, mais ses mains ne quittaient pas les oreilles de Mohammed. Les yeux de mon fils étaient écarquillés. Il ne tremblait ni ne pleurait.
« Que se passe-t-il ? », demanda ma femme.
Je répondis : « Le bruit du mur du son sur la maison ».
Les avions de chasse israéliens volent souvent à basse altitude au-dessus de Gaza, passant le mur du son et produisant des bangs extrêmement forts et violents. Le son en est pire que celui des obus.
J’entendis une voix dans la rue : « Ils ont touché l’école ! ». Je réalisai alors que ce n’était pas le mur du son mais un bombardement.
Je restai dans mon lit, berçant Mohammed, tandis que ma femme continuait à trembler. Après quelques minutes, je m’assis. Les voix dans la rue devenaient plus fortes. Je tendis Mohammed à mon épouse et allai à la fenêtre. Des gens de plus en plus nombreux marchaient dans la rue, se dirigeant vers des maisons à l’est de la mienne. Des voitures commençaient à arriver.
J’attrapai mon téléphone portable et descendis voir ce qui se passait.
Les gens disaient, « Ils ont détruit la maison de Abou Selmeia ». Je ne réalisai pas ce qu’ils signifiaient. C’était la première fois que je pouvais constater directement les conséquences immédiates d’un bombardement. L’air avait une odeur étrange, poussiéreuse.
J’arrivai à l’endroit touché, à deux cents mètres de chez moi. Une maison d’un étage paraissait gravement endommagée, les murs déchirés, les piliers de béton courbés, les fenêtres et les portes disparues. Des débris de toutes sortes jonchaient la rue. J’appris que ce que je voyais était, avant le bombardement, un immeuble de trois étages. Les deux étages supérieurs avaient été soufflés, leurs plafonds s’écrasant sur l’étage inférieur.
Il y avait beaucoup de monde, et encore davantage dans la structure détruite, travaillant à nettoyer les décombres. J’appris que ces gens avaient sauvé des vies en retirant des victimes des ruines.
J’allais dans le terrain dégagé derrière la maison. Des gens disaient qu’une famille entière y vivait. Les larmes me vinrent aux yeux, je me disais, « Qui peut causer une telle destruction à une famille ? Qui peut bombarder une maison en sachant que des enfants et des femmes seraient tués ? » Je ne sais toujours pas répondre à ces questions.
J’attrapais quelqu’un dans l’agitation, « A qui était cette maison ? ». Il me regarda rapidement, « C’était celle de Abou Selmeia, Nabil Abou Selmeia ». Abou Selmeia était un voisin, mais je ne me rappelais pas son visage.
Soudain, quelqu’un dit, « Mon Dieu… il y a un corps sous cet arbre ». Je regardais. Je vis la moitié d’un corps, avec une seule jambe, habillé et couvert de poussière. C’était la première fois que je voyais une scène si horrible. « Mon Dieu… il y a un pied sous cet arbre ». Je vis un jeune homme se pencher pour ramasser un pied coupé et sa chaussure. Une autre voix retentit derrière moi : « Mon Dieu, il y a un enfant sans tête sous cet arbre ». Je me retournai, un jeune homme ramassait un petit corps. Je n’attendis pas pour voir si la tête manquait vraiment. « Je ne veux pas rester ici », pensais-je. Fixant la terre, je revins dans la rue. Il y avait des centaines de personnes, maintenant. Des ambulances et des camions de pompiers commençaient à arriver. Il y avait largement assez de personnes pour aider.
Je rentrai lentement chez moi, mes yeux remplis de larmes. « Qui peut causer de telles destructions ? Bombarder une maison en sachant qu’il y a des femmes et des enfants ? » Les questions me brûlaient encore plus après avoir vu les cadavres. Mais elles n’avaient pas plus de réponse.
Le lendemain, j’appris que le père, la mère, cinq filles et deux garçons avaient été tués. Quelques-uns des enfants étaient encore des bébés.
Dans la chambre, ma femme allaitait Mohammed. Elle me dit que ses jambes tremblaient encore. Elle était soucieuse parce que, à cause du choc, son lait ne venait pas. Je regardais Mohammed, et les larmes emplirent à nouveau mes yeux.
Reporterre l’a traduit en français :
Mon bébé de trois semaines était dans son lit, commençant à pleurer. Étendu sur le ventre, il levait son visage et le tournait à droite et à gauche. Ses poings étaient serrés sur la serviette placée sous sa tête. Il commençait à agiter les jambes. Son visage et ses lèvres se crispèrent, et il éclata en sanglots.
Comme la vie avait changé depuis l’arrivée de Mohammed ! Les nuits de sommeil tranquille ont disparu. Je suis père après quelques années d’un mariage heureux avec une femme magnifique. Elle est une jeune mère, encore en train de surmonter le traumatisme du travail d’accouchement. Quoique réputée pour sa volonté de fer, que j’adore, elle est plus anxieuse maintenant. Dès que Mohammed crie, elle se précipite pour le nourrir.
Elle devait être très fatiguée pour me réveiller et me faire prendre Mohammed. Je me plaignis pas.
Je regardais l’heure à l’horloge. Il était 2 h 30 à Gaza. Un calme inhabituel régnait. Il n’y avait pas d’obus volant depuis les bateaux israéliens au-dessus de la maison. On entend alors le bang du tir de l’obus, puis le sifflement de sa trajectoire. Et parfois, l’explosion ; quand cela arrive, c’est que les Israéliens visent un endroit près de la maison.
Je me levais et sortis Mohammed de son lit. Je posais sa tête contre mon épaule et commençais à tapoter doucement son dos. Puis je me rallongeais, essayant de me rendormir avec mon fils. Cela avait déjà marché.
Mohammed s’arrêta de pleurer quand je l’allongeai sur ma poitrine. Je lui murmurai quelques versets du Coran et tapotai son dos. Il se calma et posa sa tête doucement. Son visage était apaisé. Ma femme se retourna et éteignit la lumière.
Soudain, la pièce vibra violemment, et j’entendis le son assourdissant de ce que je crus être le bruit provoqué par le passage du mur du son par un avion. Les rideaux bougèrent sauvagement comme si un orage balayait la rue. Ma première pensée fut pour Mohammed : ses yeux étaient grand ouverts mais grâce à Dieu, il ne pleurait pas. Ma femme se redressa en tremblant, et ses mains couvrirent les oreilles de Mohammed.
Puis un deuxième bruit assourdissant se produisit, et la chambre vibra à nouveau. Ma femme tremblait encore, mais ses mains ne quittaient pas les oreilles de Mohammed. Les yeux de mon fils étaient écarquillés. Il ne tremblait ni ne pleurait.
« Que se passe-t-il ? », demanda ma femme.
Je répondis : « Le bruit du mur du son sur la maison ».
Les avions de chasse israéliens volent souvent à basse altitude au-dessus de Gaza, passant le mur du son et produisant des bangs extrêmement forts et violents. Le son en est pire que celui des obus.
J’entendis une voix dans la rue : « Ils ont touché l’école ! ». Je réalisai alors que ce n’était pas le mur du son mais un bombardement.
Je restai dans mon lit, berçant Mohammed, tandis que ma femme continuait à trembler. Après quelques minutes, je m’assis. Les voix dans la rue devenaient plus fortes. Je tendis Mohammed à mon épouse et allai à la fenêtre. Des gens de plus en plus nombreux marchaient dans la rue, se dirigeant vers des maisons à l’est de la mienne. Des voitures commençaient à arriver.
J’attrapai mon téléphone portable et descendis voir ce qui se passait.
Les gens disaient, « Ils ont détruit la maison de Abou Selmeia ». Je ne réalisai pas ce qu’ils signifiaient. C’était la première fois que je pouvais constater directement les conséquences immédiates d’un bombardement. L’air avait une odeur étrange, poussiéreuse.
J’arrivai à l’endroit touché, à deux cents mètres de chez moi. Une maison d’un étage paraissait gravement endommagée, les murs déchirés, les piliers de béton courbés, les fenêtres et les portes disparues. Des débris de toutes sortes jonchaient la rue. J’appris que ce que je voyais était, avant le bombardement, un immeuble de trois étages. Les deux étages supérieurs avaient été soufflés, leurs plafonds s’écrasant sur l’étage inférieur.
Il y avait beaucoup de monde, et encore davantage dans la structure détruite, travaillant à nettoyer les décombres. J’appris que ces gens avaient sauvé des vies en retirant des victimes des ruines.
J’allais dans le terrain dégagé derrière la maison. Des gens disaient qu’une famille entière y vivait. Les larmes me vinrent aux yeux, je me disais, « Qui peut causer une telle destruction à une famille ? Qui peut bombarder une maison en sachant que des enfants et des femmes seraient tués ? » Je ne sais toujours pas répondre à ces questions.
J’attrapais quelqu’un dans l’agitation, « A qui était cette maison ? ». Il me regarda rapidement, « C’était celle de Abou Selmeia, Nabil Abou Selmeia ». Abou Selmeia était un voisin, mais je ne me rappelais pas son visage.
Soudain, quelqu’un dit, « Mon Dieu… il y a un corps sous cet arbre ». Je regardais. Je vis la moitié d’un corps, avec une seule jambe, habillé et couvert de poussière. C’était la première fois que je voyais une scène si horrible. « Mon Dieu… il y a un pied sous cet arbre ». Je vis un jeune homme se pencher pour ramasser un pied coupé et sa chaussure. Une autre voix retentit derrière moi : « Mon Dieu, il y a un enfant sans tête sous cet arbre ». Je me retournai, un jeune homme ramassait un petit corps. Je n’attendis pas pour voir si la tête manquait vraiment. « Je ne veux pas rester ici », pensais-je. Fixant la terre, je revins dans la rue. Il y avait des centaines de personnes, maintenant. Des ambulances et des camions de pompiers commençaient à arriver. Il y avait largement assez de personnes pour aider.
Je rentrai lentement chez moi, mes yeux remplis de larmes. « Qui peut causer de telles destructions ? Bombarder une maison en sachant qu’il y a des femmes et des enfants ? » Les questions me brûlaient encore plus après avoir vu les cadavres. Mais elles n’avaient pas plus de réponse.
Le lendemain, j’appris que le père, la mère, cinq filles et deux garçons avaient été tués. Quelques-uns des enfants étaient encore des bébés.
Dans la chambre, ma femme allaitait Mohammed. Elle me dit que ses jambes tremblaient encore. Elle était soucieuse parce que, à cause du choc, son lait ne venait pas. Je regardais Mohammed, et les larmes emplirent à nouveau mes yeux.
