Le dernier soldat à qui nous donnons notre laissez-passer porte un bonnet de laine. "Il y a beaucoup d'Arabes, de l'autre côté, vous savez ? Ils ne sont pas aussi gentils que nous. Allez, bonne journée."

Nous venons d'Israël : une autoroute moderne nous a conduit à travers des champs prospères, un espace ouvert, une campagne zébrée de fils électriques, parcourue de tracteurs, piquée de maisons paisibles aux toits rouges. On se serait cru dans la vallée du Rhône. Et voilà le passage d'Erez, la frontière entre Israël et la bande de Gaza.

Il fait beau et le vent a l'odeur de la mer. Il souffle sur des parkings vides et clos de grillages. Après une guérite se trouve, au-delà d'une esplanade, un long préfabriqué blanc et un grand hangar à toit bleu ouvert des deux côtés. A droite, plus loin, des usines se cachent derrière des clôtures. L'ensemble évoque une zone industrielle portuaire assoupie, ou les quais d'un port déserté d'où des bateaux doivent partir à l'autre bout du monde. Et c'est bien, en effet, le lieu du partage entre deux univers.
Mais c'est aussi une zone armée : cinq jours auparavant, une attaque-suicide a provoqué la mort de plusieurs soldats, en ce même passage d'Erez. Des soldats harnachés de gilets pare-balles inspectent nos sacs, avant de nous diriger vers la baraque blanche sur laquelle flottent des drapeaux d'Israël. Là, d'autres jeunes militaires examinent nos papiers et interrogent l'ordinateur. Après une longue attente, on nous délivre un laissez-passer que l'on va remettre à l'homme au bonnet de laine. "Beaucoup d'Arabes" ?

Une route bordée de deux longues palissades de ciment sépare le poste israélien du territoire palestinien. Des chicanes formées de blocs de béton empêchent les véhicules de s'approcher trop rapidement. Nous traînons nos valises sur le macadam parsemé d'herbes folles, en longeant des rouleaux de barbelés. Du mur de droite émergent des toits d'usines. Au terme de la marche de quelques trois cent mètres dans ce sas vide, silencieux et irréel se trouve une cabane sur laquelle flotte le drapeau palestinien noir, vert et rouge, et une simple barrière. Assis à une table, deux soldats écrivent sur un grand cahier nos noms et le numéro de nos passeports.

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