Ce matin, deux hommes ont été tués par des tirs israéliens. Leurs corps ont été transportés à l'hôpital Chifa, le principal hôpital de Gaza. Celui-ci est encore plus agité que les jours habituels. Dans la cour de la morgue, des centaines d'hommes attendent en parlant à voix basse et en fumant des cigarettes. Photographes, reporters radio et caméramen sont là aussi. Dans le hall de la morgue, on se presse pour voir les corps, qui reposent dans une pièce attenante. La porte du sanctuaire s'entrouvre de minute en minute pour laisser entrer et sortir les proches. L'atmosphère est lourde, les yeux humides, l'émotion palpable.

Peu après, les corps sont emportés sur des brancards portés à l'épaule. Les poitrines crient des slogans, presque chantés, c'est une course plus qu'une marche. Au début du cortège, quelques hommes en noir, cagoulés, portant téléphone portable et grenade à la ceinture, tirent de temps à autre des coups de feu en l'air. La masse, exclusivement masculine, descend le grand axe de Gaza, le boulevard Omar al Mokhtar, sur près de deux kilomètres, criant inlassablement, les porteurs des linceuls se relayant sans ordre mais sans hésitation, pendant que les magasins se ferment. Les corps sont enveloppés dans un drapeau palestinien. Une Peugeot 504 équipée de hauts-parleurs roule en avant du cortège, qui ressemble à une manifestation.

Il s'en dégage de l'émotion plus que de la colère : on y ressent moins de l'agressivité que l'exercice d'un rituel, la libération de l'énergie au cours d'une terrible habitude, le creuset dans lequel on se retrouve en communauté. Le cortège parvient à la grande mosquée Omar. La foule reste massée dans les rues. A l'entrée, les hommes en uniforme noir attendent au milieu des drapeaux. Dans la mosquée, les deux corps sont allongés dans une salle latérale, les hommes se pressent alentour pour regarder le visage livide de chacun, le toucher, l'embrasser. Le keffieh recouvre presque toute la tête, sauf l'oeil, le nez, le front - les parties, sans doute, qui n'ont pas été détruites par la balle. Dans le vaste édifice aux murs nus, éclairé par des néons accrochées aux barres de fer joignant les colonnes de pierre, les fidèles sont à genoux sur la moquette rouge usagée. Ils écoutent le prêche d'où émergent les mots America, Treblinka, Auschwitz. Puis, c'est le silence. Le chef de la prière lance de temps à autre une incantation, on se prosterne.

Enfin, les dos se redressent, les hommes se lèvent et sortent rapidement, les corps sont emportés avec excitation, et la foule repart dans les cris d'une course rapide, à travers les rues de plus en plus pauvres - passant un appentis où un cheval attaché tourne autour de son piquet, doublant un hangar plein de moutons - jusqu'à la banlieue où baraques et plantations se mélangent. La foule fait un détour dans des ruelles sablonneuses : il s'agit de passer dans la famille pour qu'une dernière fois, la mère, ses soeurs, ses filles puissent embrasser le fils mort si soudainement. Le brancard ne s'attarde pas, la mère a juste eu le temps de poser un baiser sur le front de son fils, tandis que les femmes en noir, rassemblées sur le pas de la porte, gémissent, pleurent, agitent la main. Puis la foule reflue, gênée dans ces passages étroits, et le père, keffieh, moustache blanche, part dans une voiture où il malaxe un mouchoir, les yeux rougis par les larmes.

Le cortège, alors qu'il redescend vers les champs où se trouve le cimetière et se faufile entre les maisons de moellons, les arbres et les cactus, est maintenant silencieux. Au sortir d'une zone industrielle, il longe des oliveraies, des clôtures rouillées, des épaves automobiles désossées, des hangars. Enfin, on arrive au cimetière, où un trou a été fraîchement creusé. Les hommes se pressent autour de la tombe, certains rabattent la terre avec leurs mains sur la pierre funéraire. Tout le monde s'accroupit, et un homme commence une prière qui se transforme en incantation, auxquels les assistants répondent, les mains ouvertes devant eux. Deux jeunes hommes, des adolescents encore, pleurent doucement. Puis tout le monde se lève, et l'on va saluer les homme de la famille, qui se sont mis en ligne vers l'entrée du cimetière bordé de cyprès. Les gens sont dans leurs vêtements journaliers - on a appris la nouvelle du matin si tôt, on est venu de suite, sans se changer.

Le lendemain a lieu la cérémonie du deuil. Dans une rue du quartier, rue El Shahâf, a été disposée sur une vaste tente décorée d'affiches représentant les martyrs, ainsi que des pancartes portant des versets du Coran écrits au feutre. Des dizaines de chaises en plastique blanc sont alignées perpendiculairement à la rue. Viennent s'y assoir les membres du clan, les amis, les voisins, les gens du quartier, après avoir serré la main des hommes de la famille proche, qui sont assis en rang, de l'autre côté de la rue, contre un immeuble. Des jeunes garçons passent dans la tente et proposent un verre de café, une jarre de dattes, un bac plein d'eau où replacer le verre après l'avoir bu. Des hauts-parleurs ont été installés, d'où, de temps à autre, sort un discours, les paroles de colère ou de réconfort dites par un proche, par exemple un autre homme qui a vécu la perte d'un des siens en martyr. On s'assied, on attend, et on parle avec ses voisins.

C'est ainsi que nous apprenons que les deux jeunes gens tués étaient membres des Brigades des martyrs d'al Aqsa, la branche militaire du Fatah. Ils sont partis en opération pour tenter de rentrer en Israël à travers la clôture, du côté de Beit Hanoun, sous le couvert du brouillard de l'aube. Mais ils ont été repérés et mitraillés. Ashraf Nasser al Mubayed avait vingt-cinq ans ; il avait terminé ses études de comptabilité l'an passé et trouvé un emploi de fonctionnaire de l'Autorité palestinienne. Fiancé deux mois auparavant, il devait se marier prochainement. La photo qui illustre l'affiche a été prise lors de la fête de fiançailles. Son cousin Samir Salman al Mubayed, vingt-trois ans, était sans emploi depuis trois ans. Il n'avait pas fait d'études et travaillait auparavant dans le bâtiment. Sa famille est dans un état de dénuement total, nous dit un de ses amis, elle compte vingt personnes et personne ne travaille.

chapitre I

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