On parle des incursions israéliennes, de l'impuissance dans laquelle on est pour se défendre, des quatre-vingt morts que pleure ce quartier depuis le début de l'Intifada, des arbres coupés par les Israéliens dans les terrains proches, des tirs visant ceux qui s'approchent trop près du no man's land qui jouxte la clôture. On donne aussi des détails sur la mort des deux martyrs, comment un char a roulé sur leurs corps, les écrasant.
Le deuil dure trois jours. Seuls viennent ici les hommes. De leur côté, les femmes rendent visite au domicile de la famille des martyrs.
Ainsi va le cérémonial, si fréquent dans le territoire. La manifestation se produit quand les morts sont des combattants, mais on appelle "martyrs" tous ceux qui sont morts sous le feu de l'occupant, qu'ils soient résistants ou civils. Et, dans toute famille, on compte un martyr.
Partout, les affiches de chahids attirent l'oeil du passant, des portraits de qualité, bien dessinés, précisément colorés, avec des nuances. Cet art populaire de Gaza est unique au monde. Le peintre Faïz al Hosni en est un des maîtres. Agé de cinquante-deux ans, il habite dans le camp de Chati. "Je suis arrivé d'Algérie en 1992. J'ai étudié l'art en Egypte, puis j'ai enseigné en Algérie. Avant l'Intifada, je faisais des tableaux normaux, des expositions, en Algérie, en Jordanie, à Gaza. Au moment de l'Intifada, j'ai décidé de peindre les martyrs. Nous avons une dette envers eux. Ces jeunes gens se sacrifient pour la liberté du peuple. Mon devoir est de les peindre, pour qu'ils restent dans la mémoire collective.
"D'autres peignaient sur les murs, moi, j'ai été le premier à en faire des tableaux. Un jour, un martyr est mort. Ses amis ont proposé d'en faire un tableau, un autre peintre l'a raté, les amis m'ont demandé de refaire le travail. C'était en 2001. Au début, il y avait juste le portrait et un fond uni. Puis j'ai inventé le coucher de soleil, puis des détails, un décor. Parfois, la famille impose le décor. Je préfère être libre de choisir, les gens n'ont pas assez de culture. Je voudrais dessiner d'autres éléments décoratifs, mais les gens ne comprendraient pas.
"La famille du martyr vient me voir, apporte une photo d'identité qui sert de modèle. D'autres fois, ce sont des groupes armés qui le demandent, ou des amis. Je choisis le décor en écoutant l'histoire qu'on me raconte". Deux tableaux sont en chantier dans son atelier, dont l'un ne présente que quelques traits au noir. Il a été commandé par les Brigades al Aqsa, avant-hier. "Ils commandent toujours en retard, après quelques mois, parce qu'ils n'ont pas d'argent pour le faire tout de suite. Un grand tableau de rue coûte 150 $."
Faïz est membre du Fatah. "Si l'artiste ne transmet pas ce qu'il vit, il n'est pas un artiste."
10 h 25. Deux ambulances passent, sirènes hurlantes, elles amènent des corps à l'hôpital Chifa. Des voitures foncent en klaxonnant, les phares allumés. Une incursion se déroule depuis le matin dans le quartier Zeitoun. Notre chauffeur de taxi allume ses feux clignotants et klaxonne lui aussi, pour rejoindre au plus vite Salah al Din, où des hommes en gilets verts, le visage dissimulé par des cagoules noires portent des AK 47, quelques-uns des lance-roquettes. Il y a aussi beaucoup de jeunes sur la route, où les voitures se sont volatilisées.
Le photographe d'Associated Press, Kevin Frayer, nous dit qu'il était là à 8 h 00. Les tanks ont pénétré jusque dans Gaza. Il y a eu beaucoup de tirs, de balles et d'obus. Kevin s'est jeté la face contre terre. On apprendra le soir qu'en ce 28 janvier, huit hommes sont morts, cinq combattants et trois civils.
Des taches de sang marquent l'herbe d'un terrain où des matériaux de construction sont empilés : quelqu'un a été tué ici. Sur le toit d'une Land Rover blindée appartenant à une télévision, un caméraman filme. Il porte un gilet pare-balles, marqué "PRESS", et un casque à la ceinture. Un de ses collègues a mis son casque sur la tête. Des charrettes tirées par des ânes passent. Des enfants sont là, on vient voir, dans un mélange de jeu, de flânerie, de provocation et d'envie de participer.
