On est près de l'usine Star Co. Dans une rue qui débouche sur les champs, un hangar au mur de tôle est troué de balles. C'est une fabrique de meubles où des dizaines de chaises sont empilées. Je monte à l'étage avec un groupe d'hommes. Par le grillage, on voit la campagne, une butte, à deux cents mètres, sur laquelle sont juchés des gamins. Soudain, ils lèvent le camp en courant : des jeeps militaires s'approchent sur la route voisine. Dans le hangar, un homme crie qu'il faut décamper, on se précipite en bas, où les équipes de télé reviennent en courant du coin de rue où elles s'étaient postées pour filmer. C'est une cavalcade pour rejoindre la route, tout le monde, combattants, journalistes et jeunes galopent dans la direction de la ville tandis que les voitures démarrent en trombe. Je saute sur le plateau arrière d'un 4x4 en marche, et agrippe Jérôme qui grimpe dans le véhicule. Tout le monde se retrouve trois cents mètres plus loin, ralentit, s'arrête, regarde : jeeps et blindés ne reviennent pas. Un groupe armé repart au front avec un bazooka, la route est dégagée, des voitures se retournent. La foule s'éparpille.

Le taxi remonte vers l'avant, jusqu'à la cimenterie, qui continue à travailler, malgré l'agitation, et où entrent et sortent quelques camions ou bétonnières. La route est marquée de traces blanches de chenilles de char. Il n'y a pas grand-monde, le calme est revenu aussi rapidement que la tempête s'était levée. Un adolescent, qui parle assez bien anglais, raconte ce qui s'est passé : "Ce matin, je dormais, quand mon frère m'a réveillé. Il y avait un nombre énorme de chars sur la route, dix-neuf ou vingt, alignés jusqu'à l'usine. Ils tiraient vers l'avant, pas sur les maisons longeant la route. Mais les maisons dans cette zone, elles sont déjà bien abîmées. Je n'ai pas bougé d'ici jusqu'à ce que les chars se retirent, vers dix heures. Alors j'ai été là-bas, il y avait des ambulances. Il y a eu dix morts, des combattants ou des gens normaux, je ne sais pas trop. On a ramassé des os, de la chair, j'en ai touché."

"On ne sait pas pourquoi ils sont venus. On ne peut rien faire. Il y avait aussi deux bulldozers, qui ont démoli des arbres. Les chars ont tiré une obus dans un entrepôt de métal." Pendant la discussion, on entend deux tirs au loin.

Nous revenons au niveau de la fabrique de meubles, un kilomètre en arrière. Il y a foule. Un enfant passe avec un parapluie et un sac à dos, un autre porte un bouquet de fleurs jaunes. Sur un tas de sable, quatre hommes armés et cagoulés se concertent. Un homme avec un foulard blanc passe sur un cheval pomponné, qu'il monte à cru, cette élégance excentrique paraît toute naturelle. Plusieurs gamins sont venus avec leurs vélos, tous plus décorés les uns que les autres, de drapeaux, de fourrure, ou de balles de tennis colorées. L'affaire est finie.

En début d'après-midi, un cortège de funérailles redescend Omar al Mokhtar, voitures, hauts-parleurs, drapeaux noirs. Deux corps passent sur les brancards. Peu après, une autre foule arrive au trot, entourant deux autres corps enveloppés d'un linge blanc ensanglanté.

Aussi étrange que cela puisse paraître, c'est seulement lors de notre troisième reportage que nous avons vraiment senti que ce pays était en guerre. Entre la séduction d'une ville détruite mais pleine de charme et animée d'une énergie impressionnante, et l'observation de la meurtrière oppression subie par la population, il nous a fallu du temps pour percevoir que ces gens n'étaient pas seulement des victimes, mais qu'il y avait bel et bien des combattants soutenus par une population meurtrie mais décidée à tenir - et d'autant plus que l'armée israélienne ne distingue pas entre civils et combattants. Cela radicalise évidemment les plus paisibles des civils, comme l'explique en une phrase le docteur Farouk Abou Samra : "Ils se trompent. Si moi, simple docteur, ils détruisent la maison que j'ai acquise en dix ans de travail, ils font de moi un combattant."

Pour la population, le fait même de vivre normalement malgré la violence est un acte délibéré. Comme le dit Oussama Mukhallati, un ingénieur agronome au parler très doux, et dont le bébé, Nabil, vient de naître : "Je me suis posé la question : est-il correct de faire venir un enfant dans ce monde ? Mais la normalité est une forme de résistance, nous avons le droit de vivre dans ce pays." 

page précédente

page suivante