Pas de Noël pour les enfants pauvres

Tous les sapins ne sont pas chargés de cadeaux : près de deux millions d’enfants vivent dans des familles pauvres, dont la situation précaire empêche de leur assurer une bonne éducation et une bonne alimentation. Paradoxalement, souligne le Secours populaire, on observe un discours « anti-jeunes », les mêmes jeunes que la société laisse grandir dans le dénuement.

Secours populaire - 2 décembre 2006

« Un million d’enfants pauvres ! » En 2004, la presse et la France s’indignaient : elles découvraient la dure réalité vécue par des millions de familles grâce à un rapport du Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (le Cerc). Le scandale a duré une bonne semaine, mais a-t-il fait évoluer les situations jugées, à l’époque, inacceptables ?

Il y a d’abord un débat sur les chiffres. En se référant au seuil de pauvreté européen et non à celui utilisé par l’Insee, les « enfants pauvres » ne sont pas un, mais deux millions. « Cela fait un grande différence dans une société d’opulence comme la nôtre, lance Dominique Marcilhacy, porte-parole de l’Union des familles en Europe, une des premières associations à avoir contesté les chiffres. Depuis le rapport du Cerc, en 2004, rien n’a changé. Le sujet des enfants pauvres qui devait être une des priorités de la Conférence de la famille en 2005 a même été déprogrammé en douce. C’est scandaleux. Même si l’on n’est pas forcément d’accord avec toutes les conclusions du rapport de Martin Hirsch * sur le sujet, rien n’empêchait de faire des propositions plutôt que d’éluder la question. »

Le rapport du Cerc, comme le rapport Hirsch, pointent la principale raison qui oblige des millions de familles (entre 1,6 et 2 millions) à subir la précarité : l’emploi. La moitié des « enfants pauvres » vivent dans un foyer où aucun des parents ne travaille et 12 % sont dans des familles où les deux parents travaillent mais n’arrivent pas à boucler les fins de mois. D’autres facteurs jouent comme la nationalité ou la situation familiale (les foyers monoparentaux sont surreprésentés ainsi que ceux qui comptent plus de trois enfants). Face à ces constats, la société s’indigne, mais cela n’empêche pas « d’accroître la précarité des contrats de travail, d’aider les emplois les plus mal rémunérés et de réduire les impôts au profit des couches sociales les plus aisées », comme l’analyse l’Observatoire des inégalités **. C’est presque l’inverse exact des solutions que préconisait le Cerc en 2004.

Sur le terrain, Bernard Toper, président de l’Union des familles laïques et co-animateur des États généraux de la santé, perçoit la répercussion d’une augmentation générale de la pauvreté sur les familles : « Il y a aujourd’hui en France des enfants qui se sentent exclus parce qu’ils se nourrissent mal, n’ont pas accès aux loisirs ou aux vacances, ou n’ont pas accès à la santé car leurs parents n’ont pas la CMU ou ne peuvent pas se payer une bonne mutuelle. Dans le domaine du logement, c’est la même chose. Un enfant qui ne peut pas s’isoler pour faire ses devoirs ou est obligé de partager sa chambre avec un grand frère qui ne vit pas au même rythme ne vit pas dans de bonnes conditions. »

L’importance des chiffres ne doit pas cacher la variété des situations. Il n’y a pas d’enfants SDF en France, même si plusieurs milliers d’entre eux vivent dans des hébergements extrêmement précaires. La plupart de ceux qui appartiennent à des familles « sous le seuil de pauvreté » ressemblent à tous les enfants qu’on croise sur le chemin de l’école et pas vraiment à Cosette ou à Gavroche. Il ne viendrait à personne l’idée de les traiter de pauvres et, ni eux ni leurs parents ne revendiquent cette stigmatisante distinction. Malgré tout, la précarité, avec le manque d’accès aux biens et aux services ou à des expériences potentiellement enrichissantes peut avoir des conséquences, comme le constate Claire Dupasquier, responsable de l’accompagnement scolaire au Secours populaire de Lyon : « L’univers des enfants est en général assez clos. L’ouverture à la culture et aux loisirs représente une bouffée d’oxygène. Même des activités simples, comme un jeu de piste dans le vieux Lyon, une sortie au cinéma ou au musée représentent, pour eux, un lien très riche avec le monde extérieur. »

Les situations difficiles sont d’autant moins acceptées dans notre société que la place des enfants et l’importance accordée à leur parole ont nettement évolué en quelques décennies, notamment avec un texte comme la Convention internationale des droits de l’enfant que la France a ratifié. « Le seuil de pauvreté ne peut pas mesurer toutes les facettes de la précarité, analyse Barbara Walter, présidente du Cofrade ***. Il renseigne seulement sur la pauvreté monétaire, pas sur les conditions de logement ou d’accès à la santé. Malheureusement la Convention internationale des droits de l’enfant n’est pas juridiquement applicable directement face à ces situations. Malgré tout, elle a un poids important au niveau de la sensibilisation et a entraîné un véritable progrès sur la réflexion de la participation de l’enfant. C’est sensible dans le domaine social. »

À l’accompagnement scolaire du Secours populaire, c’est aussi à la parole des étudiants qu’on se montre attentif : « Comme ils viennent de tous les horizons, y compris de milieux favorisés, certains ont parfois un choc en découvrant comment vit l’enfant qu’ils se sont engagés à suivre : une chambre avec juste un lit, une armoire et aucune décoration, par exemple, explique Claire Dupasquier. Mais, il n’y a jamais de jugement porté sur les familles qui font une démarche volontaire et dont le seul point commun est d’être non imposables. Et puis, avec les étudiants, il n’y a pas une grande différence d’âge, les principes éducatifs ne sont pas trop formatés. Avoir l’esprit ouvert, cela facilite les choses. »

Mais tout le monde n’a pas l’esprit ouvert et cela inquiète un peu Barbara Walter qui perçoit le retour d’un discours anti jeunes : « On néglige l’éducation de certains enfants, puis on les accuse d’être responsables de leur comportement comme s’ils étaient des adultes. La tendance à vouloir abaisser l’âge de la responsabilité représente un risque pour notre société, tout comme l’amalgame fait entre jeunesse et délinquance. Le risque existe aussi sur le plan de la consommation. Aujourd’hui, la seule valeur reconnue à la jeunesse, c’est son poids économique. Elle manque d’espace pour construire un sens à son existence, comme cela peut se faire à travers des activités telles que le bénévolat. Je crains qu’un enfant qui se construit uniquement par rapport à des valeurs marchandes perçoive plus tard les êtres humains comme des marchandises. »

Même s’il est difficile de déterminer comment la précarité pèse sur le développement psychologique des enfants, les études anglo-saxonnes (les seules existantes) analysent le rôle de l’environnement, des pratiques éducatives et les relations dans la famille. Dans ce dernier cas, le chômage ou la perte durable de revenus rendent plus vulnérable le couple, peuvent remettre en cause le rôle « traditionnel » du père tel qu’il est encore souvent perçu dans les milieux populaires et déboucher sur des conflits entre les parents, avec les enfants ou sur des séparations.

En France, malgré une pression croissante de la société, les parents ne se laissent pas aller à la fatalité. Ils misent sur la réussite scolaire, espèrent que leurs enfants s’en sortiront mieux qu’eux. Mais surtout, ils font tout ce qui est possible pour éviter qu’ils se sentent « pauvres », quitte à se priver.

 

Source : www.secourspopulaire.fr/dossiers-article.0.html?&cHash=d54343a84b&id_article=220&id_dossier=33

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