Quand le chômage fait découvrir la décroissance

Personne n’apprécie la dure expérience du chômage, et une société où plus de trois millions d’individus sont oisifs contre leur gré et sans revenu fonctionne évidemment sur la tête. Mais la baisse drastique des ressources peut aussi conduire à considérer la vie d’un œil tout différent, comme l’explique ce texte très original de l’association Apnée.

apnée - 3 février 2007
C'est bien malgré eux que les privés d'emploi subissent une baisse drastique de leur pouvoir d'achat et doivent progressivement s'adapter à de nouveaux modes de consommation. C'est aussi bien malgré eux qu'ils réalisent, finalement, que leurs nouvelles habitudes sont peut-être plus sensées et "écolo" que quand ils travaillaient.

Drôle de constat : l'appauvrissement n'est jamais une gloire mais quand il faut rogner sur la facture d'électricité, celle de l'eau ou sur les achats courants, la différence de comportement est notable.
Bien sûr, les denrées les moins chères ne sont pas les meilleures : les bons produits coûtent, surtout lorsqu'on est citadin. Les fruits et les légumes, la viande deviennent hors de prix. A moyen et long terme, les incidences sur la santé sont réelles et quand 60 Millions de Consommateurs zoome sur la qualité des premiers prix et autres "hard discount", ce n'est franchement pas glorieux : la malbouffe est pleinement à l'œuvre, frappant d'abord les plus pauvres. De même, au lieu d'acheter un pull 100% pure laine vierge, le chômeur prendra celui à 10 € acheté en solderie, 100% acrylique made in China où croissance économique rime avec exploitation et pollution, ou bien celui de chez H&M à 19 €, hélas fabriqué en Turquie...

Mais quel chômeur ne s'est pas demandé, alors qu'il prenait sa voiture tous les jours dans les embouteillages pour aller travailler : "Comment ai-je pu supporter cela ?" Tout ce stress, cette puanteur, ce gaspillage : toute cette absurdité. Quel chômeur, constatant à quel point il achetait n'importe quoi à l'hypermarché où il se rendait en voiture "pour faire le plein de la semaine" devant les aguichantes têtes de gondoles, apprécie que la supérette d'à côté lui revienne moins cher et que s'y rendre à pied n'est, ma foi, pas si désagréable. Que porter ses courses et faire un peu de marche lui procure de l'exercice. Moins d'argent et plus de temps : des éléments à contre-courant qui concernent de plus en plus de monde, précarisation oblige.

Une "décroissance" forcée

Eteindre la lumière quand on quitte une pièce, laisser le robinet fermé tant qu'on ne se rince pas la bouche en se brossant les dents ou qu'on ne rince pas sa vaisselle, espacer les machines à laver puisqu'on ne doit plus forcément sortir de chez soi tous les jours… Toutes ces petites choses qu'on pense à faire ou qu'on ne fait plus avec ce ralentissement imposé du train de vie, qui sont autant de comportements écologiques dont on s'aperçoit au bout d'un moment, moyennant recul, que ce n'est pas si mal à l'heure où le réchauffement de la planète est un enjeu de taille.

Quand on fait attention à sa consommation d'eau chaude et d'électricité, on économise de l'énergie. On songe à ceux qui couchent dehors et ne peuvent pas se laver. On songe enfin à cette écrasante majorité d'êtres humains qui n'a pas accès à l'eau courante et se couche avec le soleil. De même, quand on n'achète que ce qui est nécessaire, on descend moins de poubelles et on prend le temps de faire le tri.
Quand on surmonte le regard des autres (celui qui blesse, car notre monde s'appuie exclusivement sur les apparences et le conformisme, la réussite consistant à "en jeter" : c'est d'un superficiel !), plus on assume sa situation et on se passe de futilités, plus on se rend compte qu'il y a trop de produits trop chers qui ne durent pas ou ne servent à rien, sinon faire tourner artificiellement une société de consommation qui abrutit les individus, les prend pour des vaches à lait et dégrade de plus en plus notre environnement.

Au début, les chômeurs sont "écolos malgré eux", puis souvent convaincus quand ils font le parallèle entre leurs nouvelles habitudes et les exigences environnementales. Une conscience émerge. Aussi, quand Nicolas Hulot dit que la préservation de la planète relève avant tout de la responsabilité des riches, il n'a pas tort. Mais comment les riches qui ne connaissent pas le besoin et n'éprouvent aucune utilité à diminuer leur train de vie peuvent-ils s'en convaincre ? Qui empêche Thierry Breton de prendre un jet privé pour se rendre à un match de rugby dans le sud de la France ? Qui fustige les participants du forum de Davos qui roulent en 4x4 toute l'année ?

José Bové se veut le porte-parole des "sans voix" et des "invisibles", à la fois écologiste, altermondialiste et antilibéral. Nous l'avions sollicité en 2005 alors qu'il n'y avait rien à gagner, juste du dialogue : il ne nous a jamais répondu. Peut-être qu'à l'époque "la réduction massive du chômage et de la précarité" n'était pas son dada. Maintenant qu'il s'est déclaré candidat à la présidentielle, que pourra-t-il nous dire sur ce paradoxe de l'appauvrissement qui rend écolo, alors qu'il s'agit aussi de redonner à chacun sa place dans une société actuellement obsédée par la "valeur travail", prétexte qui vise à faire de nous des consommateurs inconscients, abreuvés d'une réussite exclusivement fondée sur la possession, les apparences et le prestige, donc l'exclusion ? S'il accepte de répondre à nos questions, l'analyse de ces contradictions risque d'être fort passionnante.

 

Source : ActuChomage.org

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