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Société

Le contraire de l’austérité n’est pas la croissance

Jean Gadrey

mercredi 11 avril 2012

« Nous sommes collectivement immensément riches sur le plan des quantités produites et consommées, mais bien pauvres en qualités de société, de démocratie, d’information, d’égalité, de fraternité, de libertés de choix de vie, de temps libre. »


Dans mon billet du 24 janvier dernier sur « le chiffrage des programmes », j’écrivais ceci : « les candidats des principales formations en présence vont tous nous dire : ’mon chiffrage, bien entendu, suppose un retour à une croissance suffisante’. Implicitement : à moins de 2 % par an, je ne m’engage à rien ! On parie ? »

J’admets que ce n’était pas un pari à hauts risques, vu que c’est ce qui s’est produit à chaque élection… depuis que la croissance se fait désirer, et surtout depuis une dizaine d’années. On peut juste se demander combien de temps il faudra encore, et quelles catastrophes devront se produire, pour que l’idée de progrès humain porte sur autre chose que le « toujours plus » qui nous mène au désastre « comme des somnambules » (Edgar Morin).

LA CROISSANCE PERPETUELLE, SEUL REMPART CONTRE L’AUSTERITE ?

Quel est l’argument de gauche qui domine dans la campagne présidentielle ? Il se fonde sur le refus, parfaitement justifié, des politiques d’austérité et de récession. Ces dernières sont en voie d’institutionnalisation en Europe, via le projet de nouveau traité ou pacte budgétaire signé le 1° mars par vingt-cinq chefs d’Etat ou de gouvernement. Une bonne analyse critique en a été fournie par le Corporate Europe Observatory sous le titre « Automatic Austerity ».

La seule solution consiste-t-elle à remplacer ce « pacte d’austérité généralisée » par un « pacte de croissance » en Europe, comme si le contraire de l’austérité c’était la croissance ?

Une telle proposition repose sur UNE VISION PUREMENT QUANTITATIVE de l’austérité : ce serait le « toujours moins », et comme la croissance c’est le « toujours plus », nous n’aurions que ce choix binaire. C’est une vision qui fait l’impasse sur les inégalités et la pauvreté (toujours plus globalement, mais pour qui ?) tout autant que sur l’écologie (toujours plus de quoi ? De dommages environnementaux ?).

On sait pourtant – c’est un thème cher à Joseph Stiglitz – que la belle décennie de croissance américaine entre 1998 et 2008 était un « mirage », en ce sens que 90 % des Américains ont alors connu une décennie de stagnation ou de déclin de leurs conditions de vie. Et que l’empreinte écologique et les émissions de gaz à effet de serre par habitant ont poursuivi leur folle progression alors que ce pays détient pourtant les records du monde « développé » pour ces indicateurs de destruction massive de la planète.

LE CONTRAIRE DE L’AUSTERITE, C’EST LA PROSPERITE. PRIVILEGIONS LA QUALITE ET LES BIENS COMMUNS.

Il est temps de laisser tomber les visions purement quantitatives du « progrès » et de considérer que, s’il est vrai que certaines quantités comptent, surtout pour ceux qui sont en manque (pouvoir d’achat, niveau de vie…), elles n’ont d’intérêt que si elles sont mises au service d’objectifs de qualité de vie individuelle et collective. Ces objectifs se nomment, selon vos préférences, développement humain soutenable, bien vivre, émancipation humaine, écosystèmes préservés, biens communs, convivialité. Ou encore : la « prospérité », au sens que lui donnent des auteurs divers, dont Tim Jackson, pour qui une « prospérité sans croissance » est à la fois possible et nécessaire. Prospérité vient du latin spero (s’attendre à) et pro (en avant) : en gros, faire en sorte que les choses aillent bien, ou mieux, au fil du temps, sans connotation d’abondance matérielle nécessaire.

L’austérité, ce sont des conditions de vie et de travail dégradées, des protections sociales affaiblies, des services publics en déshérence, l’écologie sacrifiée, etc. Il s’agit de qualités et de biens communs, pas de quantités consommées. Certaines productions utiles y contribuent, évidemment, certaines doivent même croître en quantités, mais, globalement, le « toujours plus de n’importe quoi » est une impasse qui nous mène à une autre austérité, « durable ».

On peut combattre l’austérité sans croissance quantitative perpétuelle, par une « croissance » de la qualité et de la soutenabilité de la production et de la consommation. On peut créer des emplois sans croissance globale, résorber l’excès de dette publique et financer des retraites convenables sans croissance. C’est en tout cas ce que j’ai essayé de montrer, scénarios à l’appui, dans mon livre Adieu à la croissance et dans plusieurs billets de ce blog.

Contre l’austérité, il y a d’abord le partage du travail et des revenus, une révolution fiscale, une forte réduction des inégalités, la reprise en mains de la finance (un des secteurs dont une forte décroissance serait très bénéfique), la réorientation écologique de la production dans tous les secteurs, la sobriété énergétique, etc.

Le PIB par habitant actuel de la France est, en euros constants, le double de celui de 1971. Il est 50 % plus élevé qu’en 1982. Notre bien-être individuel et collectif est-il le double de celui de 1971, 50 % plus élevé qu’en 1982 ? N’avions-nous pas plutôt, il y a trente ans, moins de graves problèmes sociaux et écologiques, de violence, de chômage et de précarité ? Et nettement moins d’inégalités et de revenus extravagants ? Et pratiquement pas d’électeurs du Front National (moins de 1 %) ?

Dire cela n’est pas souhaiter un retour en arrière, au demeurant impossible. C’est juste prendre conscience que nous sommes collectivement immensément riches sur le plan des quantités produites et consommées, mais bien pauvres en qualités de société, de démocratie, d’information, d’égalité, de fraternité, de libertés de choix de vie, de temps libre.

L’austérité, nous y sommes déjà, et, si on la juge autrement que par les quantités produites et consommées globalement, elle est plus prononcée aujourd’hui qu’il y a trente ans. C’est d’ailleurs ce qui explique que, dans les enquêtes d’opinion des années 2000, contrairement à celles des années 1980, les gens estiment majoritairement qu’ils vivent moins bien que leurs parents et mieux que leurs enfants ne vivront. Faisons en sorte qu’ils se trompent sur la deuxième partie de leur jugement. Une autre « relance » est possible (voir ci-dessous des extraits d’un billet de février 2009).

P.S. Je pense que vous apprécierez cet article de Christian Arnsperger sur « La crise comme diversion »

UNE AUTRE RELANCE EST POSSIBLE

Un débat essentiel existe à gauche entre ceux qui pensent qu’il faut très vite relancer la croissance et ceux qui estiment qu’il faut « profiter de la crise » pour en finir avec le culte de la croissance et proposer une autre vision du progrès.

Les premiers ont un argument : la croissance est favorable à l’emploi, et elle dégage des surplus économiques pour améliorer les conditions de vie et la protection sociale. Cette « loi » a été plus ou moins vérifiée dans le passé. On en déduit qu’elle doit s’appliquer à l’avenir. C’est faire preuve de peu d’imagination face à une crise systémique, et alors qu’on peut penser que, quoi qu’on fasse, la croissance va prendre fin.

CREER DES EMPLOIS SANS CROISSANCE, C’EST POSSIBLE

On peut créer des emplois dans de nombreux secteurs sans croissance des quantités produites mais par la croissance de la qualité (de vie, des produits) et de la durabilité (des produits, processus, modes de vie).

Ce qui détermine l’emploi, c’est la valeur ajoutée et son contenu en travail. Or il existe deux grandes façons typiques de faire « progresser » la production. La première, fordiste, consiste à produire plus des mêmes choses avec la même quantité de travail. C’est la définition des gains de productivité du travail. Il y a alors de moins en moins de valeur ajoutée et de travail par unité produite (mais pas forcément moins de ressources naturelles et de pollutions, là est le problème).

La seconde, qui va être au cœur du « développement durable », consiste à produire et consommer autrement et plus sobrement d’autres choses (des kwh « propres », des aliments bio, des m2 à zéro émission, des produits à longue durée de vie et recyclables…), et cela exige en général plus de travail et plus de valeur ajoutée par unité produite que dans les solutions productivistes.

Par conséquent, une réorientation de la production et des modes de vie vers la durabilité, par substitution des productions et consommations « propres » aux solutions « sales », va se traduire par un enrichissement du contenu en emploi pour les mêmes quantités produites… mais d’une toute autre qualité.

Des scénarios existent pour une agriculture, une industrie, des bâtiments, des transports et des énergies durables (NégaWatt, WWF…). Ils combinent les apports des technologies et ceux d’une sobriété réfléchie et différenciée (personne ne demande aux plus démunis d’être sobres). Ils exigent tous plus d’emplois que dans les organisations actuelles, qui sont à la fois productivistes, gaspilleuses et polluantes.

Mais, comme les prix des produits et services durables sont et seront en moyenne plus élevés, l’accès universel à des modes de vie durables, condition clé de succès et d’acceptation, suppose de s’en prendre énergiquement aux inégalités.

MAIS IL FAUT REDUIRE FORTEMENT LES INEGALITES

L’autre relance, celle qui pourrait nous éloigner de la zone des tempêtes sociales et écologiques, passe non pas par la croissance mais par la solidarité (du local au global) et le partage. Partage du pouvoir économique et politique, partage des ressources économiques et naturelles, partage du travail, y compris le travail domestique, solidarité avec les générations futures. Aucune de ces formes de partage ne progressera sans des mobilisations puissantes contre les privilèges des possédants et des actionnaires.

Pour améliorer les conditions de vie de la majorité des Français en réduisant fortement leur empreinte écologique, les ressources existent, sans exigence de croissance. Il faut juste les distribuer autrement.

En France, les réductions d’impôts directs décidées depuis 2000 en faveur des plus riches représentent un manque à gagner de 30 milliards d’euros par an pour les finances publiques. Si l’on y ajoute les réductions de cotisations sociales patronales décidées depuis 1992, dont au moins la moitié sont inefficaces en termes d’emploi, cela fait plus de 50 milliards par an. Il faudrait y ajouter les niches fiscales indécentes pour privilégiés, la fraude fiscale, l’évasion dans les « enfers fiscaux », les profits scandaleux de Total, etc. D’énormes ressources publiques sont ainsi disponibles, sans croissance autre que qualitative, pour la « relance » d’un progrès social respectant les équilibres écologiques : éducation, santé et autres services publics, gardes d’enfants, personnes âgées, logement, mais aussi minima sociaux, contrôle public des banques, emplois jeunes de qualité, emplois durables dans de nouvelles activités d’utilité écologique et sociale, accompagnement de la reconversion des activités insoutenables. Elles permettraient d’investir massivement dans la « grande bifurcation » d’un système en faillite sur tous les plans.



Source : Jean Gadrey

Illlustration : Moins c Plus

Lire aussi : Le rapport au Club de Rome : stopper la croissance, mais pourquoi ?

Info

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Tribune

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    L’écologie n’a pas de sens s’il s’agit simplement de faire accepter au capitalisme les contraintes écologiques. « (...) La lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape » vers « une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature (...) » Un classique d’André Gorz, à relire avant ou pendant les vacances.