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Ecologie

Un reporter à Notre Dame des Landes

Hervé Kempf (Reporterre)

mardi 20 novembre 2012


- Reportage, Notre Dame des Landes (Loire-Atlantique)

Jeudi 15 novembre

Voici ce que, dans mon songe, contait un magicien :

Il était une fois un pays lointain, que l’on appelait Oligarchistan. Deux factions de riches seigneurs, la Mauve et la Marron, s’y partageaient le pouvoir. Elles se disputaient bien sur quelques détails, tel que le nombre de pains qu’il convenait d’allouer au peuple pour qu’il ne se révolte pas. Mais pour l’essentiel, elles s’accordaient, et l’essentiel était que l’on continuât le commerce de pierres. Le pays n’avait plus guère besoin de pierres, mais leur commerce était le moyen le plus commode qu’avaient trouvé les seigneurs pour prélever la meilleure partie des richesses de l’Oligarchistan.

Le peuple ne comprenait pas bien tout cela. Il avait du pain, juste assez pour être rassasié – sauf les nombreux mendiants, dont tout le monde se fichait -, et des jeux à foison pour se distraire. De surcroît, afin de s’assurer que tout était dans le meilleur des mondes, deux almanachs possédés par des marchands de pierres, Le Parchemin mauve et Le Rouleau marron, relataient les événements du pays. Ils s’opposaient sur le sexe des anges ou sur la tenue de la première courtisane, alimentant par leurs criailleries l’idée que l’ancien régime qu’avait connu le pays, et que l’on appelait « démocratie », restait en vigueur.

Dans les jours où commence mon histoire, poursuivit le magicien, c’était au tour de la faction Mauve d’exercer le pouvoir de police et de justice. Le grand vizir, Unhouzéro, s’était mis en tête depuis longtemps de construire un grand château de pierres en un lieu qu’on appelait Zadacipa. Or vivaient sur ces arpents de champs et de forêts des grenouilles et des Jacques. Les grenouilles, pas plus qu’aujourd’hui, ne savaient exprimer leurs sentiments. Mais les Jacques s’obstinaient dans l’idée bizarre que leurs champs et leurs arbres étaient bien plus utiles que la chimère d’Unhouzéro. Les gazettes locales avaient beau leur répéter qu’un nouveau château n’apporterait que félicité dans leur contrée brumeuse, ils n’en démordaient pas : leurs champs et leurs arbres leur convenaient fort, et ils aimaient bien les grenouilles.

Dans Le Parchemin mauve travaillait un petit scribe, parmi beaucoup d’autres scribes. Le petit scribe s’occupait à raconter des histoires de grenouilles. Cela ne dérangeait pas le marchand de pierres qui possédait l’almanach ; il pensait que ces histoires sans importance pouvaient divertir le peuple. Mais voici qu’au cours de ses pérégrinations, le petit scribe découvrit les grenouilles de Zadacipa. Il n’entendait pas le langage des grenouilles, mais il comprenait fort bien ce que lui disaient les Jacques. D’ailleurs, il aimait beaucoup les Jacques : il pensait que si les Jacques continuaient à s’occuper des champs en prenant soin des grenouilles, ce serait bien pour les Jacques et pour les grenouilles.

Il commença à raconter l’histoire de Zadacipa dans Le Parchemin mauve. Au début, personne n’y prit garde. C’était bien loin de la capitale, et tout le monde était si habitué à ce que l’on construise partout d’inutiles châteaux de pierres qu’on n’y prêtait pas d’attention. Mais la résistance des Jacques était si tenace que cette affaire secondaire prenait peu à peu de l’importance. Même la maréchaussée, envoyée en force par un petit matin froid, ne pouvait faire renoncer les Jacques à leurs champs et à leurs arbres.

Le marchand de pierres qui possédait Le Parchemin mauve finit par s’inquiéter. Tout ceci n’allait-il pas affaiblir le grand vizir Unhouzéro ? Ne pouvait-on pas imaginer que si cette histoire de grenouilles et de Jacques tournait mal, cela profiterait à la faction Marron ? Aussi le marchand de pierres…

Ah, mais je me réveille, mon songe s’interrompt. J’aimerais bien connaître la suite de l’histoire. Peut-être ce soir, quand le sommeil reviendra ?

Pour l’instant, me voilà dans le train à grande vitesse qui a quitté Paris à 8h52, à destination de Nantes, où je m’arrêterai pour me rendre à Notre Dame des Landes. J’y vais en tant que journaliste et à mes frais. Pour la chronique Ecologie du journal Le Monde, 2.440 signes hebdomadaires, paraissant le samedi, écrit le vendredi avant 16 h, en totale liberté, sous la réserve - que j’accepte sans barguigner - d’une discussion avec le directeur de la publication s’il le souhaite, discussions au demeurant rares. Mais je ne viens pas pour les page du Monde, un collègue y étant par ailleurs dépêché.

Je suis donc ici pour Reporterre, le site de l’écologie, qui, s’il ne remplit pas de lentilles l’assiette de ses contributeurs, ne leur mesure pas la place, aussi vaste que la mémoire du serveur informatique qui l’héberge.

J’aurais normalement dû participer aujourd’hui et demain au beau colloque qui se tient à Montreuil (Seine-Saint-Denis) autour de la pensée d’André Gorz, un des plus forts penseurs de l’écologie politique.

Mais ce qui se passe à Notre Dame des Landes est si important que j’ai choisi, en le regrettant bien, de venir témoigner de ce qui s’y passera les jours prochains. Je suis sûr qu’André Gorz, qui a lui-même été journaliste, et des meilleurs, le comprendrait fort bien.

Je relis un de ses textes, « le journalisme, cette pensée sans objet » : la pensée du journaliste, écrit-il, « devait rester la pensée d’un autre, très exactement une pensée autre : inflexible, impersonnelle, irréfutable comme la fatalité ou comme cette pensée sans sujet que nul ne pense et que chacun attribue aux autres, je veux dire « l’opinion publique ». Car c’était ça, le journalisme en France, en cette époque : il fallait donner une apparence d’intériorité, une apparence d’unité personnelle (attestée par la signature et par le style soigné) [à] un récit dont la qualité première devait être l’absence d’auteur.

« Bien sûr, il y avait des exceptions apparentes : les grands reporters avaient le droit de dire « je » et de décrire ce que prétendument ils avaient vu et pensé, en partant de leurs impressions propres – mais ce privilège était suspendu à la condition qu’ils ne pensent pas trop : qu’ils promènent leur regard comme l’œil d’une caméra, qu’ils soient dehors et non dedans, c’est-à-dire observateurs extérieurs et non pas partie, juge, agent de l’histoire en cours. Leur « jeu » n’était qu’une forme rhétorique : ils étaient sujets dans la stricte mesure où ils avaient cinq sens (voyaient les couleurs et les mouvements, percevaient les bruits, les paroles, les odeurs) pour rendre les apparences extérieures, mais ils perdaient ce privilège dès qu’il fallait en venir au fond des choses ».

Ce texte me conduit ici, indépendamment d’autres considérations, à l’idée des registres d’écriture journalistique. Ecrire une chronique, un reportage, une enquête, une analyse implique des modes d’écriture différents. Dans certains de ces registres, le journaliste peut – pour reprendre l’approche de Gorz – « penser ». Il m’apparait, moi, que le même journaliste peut « ne pas penser », toujours au sens de Gorz, dans les autres registres.

Mais certains jugent que si vous pensez dans l’un, vous ne pourriez pas ne pas penser dans l’autre, malgré les apparences. Ils craignent que le lecteur, ayant observé que vous avez pensé dans un registre, croit que vous pensez dans l’autre registre, malgré le fait qu’on y écrit en ne « pensant » pas, et le lecteur pourrait donc analyser ce qu’il lit comme l’expression d’une pensée.

Derrière cette discussion se situe la fiction de l’objectivité journalistique, éternel monstre du Loch Ness dont tout le monde répète qu’il n’existe évidemment pas et agit comme s’il existait.

J’en reste là.

Et voici donc pourquoi je viens ici pour la chronique Ecologie du Monde et non pour les pages d’information du Monde.

Sur internet, se crée de nouveaux registres d’écriture. Pour reprendre la formulation de Gorz, on peut tenter d’y rapporter les choses vues, sans leur donner un sens explicite, mais sans pour autant prétendre relater en ne pensant pas.

Je vais regarder, écouter, interroger, sentir, deviner. Un reporter, nez au vent. Quoi qu’ensommeillé car voyez-vous, ce problème journalistique du « rendre compte » m’a tenu éveillé – sauf le temps d’un songe…

Le train est plein. Des hommes surtout, endormis ou affairés. En face de moi, le monsieur qui a rangé son ordinateur et mange un petit gâteau avec le café qu’il a été chercher au bar lit dans Le Monde l’article sur Jean-Luc Lagardère et sa jeune femme, avec photo, en page Economie. A côté, l’autre monsieur affairé compulse des documents, j’aperçois un titre, « Russian underground ». Le métro de Moscou, la scène alternative, ou... ?

10 h 54, l’arrivée est pour bientôt, je range l’ordinateur.

Sortir de la gare, vers le sud, du côté des magasins de location de voitures, où je prends celle que j’avais réservée (260 euros pour trois jours, le moins cher).

Traverser la ville vers le nord. Quelque part, vers le centre, un grand boulevard, et deux-trois personnes à côté de pancartes critiquant le projet d’aéroport.

Continuer vers le nord, la ville s’est étalée, je traverse, guidé par le GPS, les banlieues informes de pavillons proprets et de centres commerciaux, jusqu’à la route qui va me mener à Treillières, à moins de vingt kilomètres du centre de la ville. Enfin, la campagne : des routes étroites dans la brume, des champs et des bois, des meuglements de vaches et un cheval qui frémit au long d’une haie.

J’arrive chez Michel Tarin, qui m’accueille avec son épouse, Jeanne. Je retrouve la maison où, en 2008, avec force plans et documents, ils m’avaient fait découvrir le projet de Notre Dame des Landes et les raisons de s’y opposer. Michel Tarin, avec son collier de barbe blanche qui fait penser à un marin plutôt qu’à un paysan, est toujours solide et déterminé.

Sa famille est installée dans le coin depuis 1838. Lui-même est paysan, comme son père. Il a commencé à travailler à 14 ans. Il a pris sa retraite il y a quelques années. Il a 65 ans. C’est un des opposants historiques au projet. Il a notamment mené pendant vingt-huit jours, au printemps de cette année, une grève de la faim à Nantes.

"En février de cette année, m’explique-t-il pendant le repas, on nous a dit que tout le monde devrait avoir quitté le territoire à la fin décembre. Cela nous paraissait inacceptable, alors qu’on l’on compte toujours gagner la partie juridique. Que faire ? On a eu cette idée de la grève de la faim. Il s’agissait d’obtenir l’ouverture du dialogue qu’on n’a jamais eu, et que personne ne soit expulsé avant la fin des recours."

La grève, qui ne s’annonçait évidemment pas comme une partie de plaisir, a été soigneusement préparée, et a commencé avec quelques camarades le 11 avril. "Je n’ai pas souffert de la faim. Mais j’ai perdu 18 kg. - Et tous ses muscles avaient fondu, dit Jeanne, il commençait à ne plus pouvoir marcher - Oui, à la fin, j’avais des problèmes aux gencives et aux ongles".

Un émissaire de François Hollande est venu négocier, les opposants ont au final obtenu la suspension des expulsions jusqu’à la fin des recours - un engagement contresigné par Jean-Marc Ayrault. Fin de la grève le 8 mai au soir.

En juin se produisit une nouvelle passe d’armes, avec une violente répression policière le 21 juin lors d’une manifestation pour demander le report de l’enquête publique. "Les gendarmes ont chargé sans sommation, ils ont gazé tout le monde, Jeanne a eu les yeux agressés par leur truc au poivre, il y a eu cinq blessés de notre côté".

Mais les porteurs du projet, afin de le rendre irréversible, selon Michel Tarin, ont lancé l’opération « César » le 16 octobre, pour expulser les habitants sans titre de la Zone d’aménagement différée. "C’a été le coup de force de trop".

"On s’y attendait, mais pas avec une telle ampleur. Les jeunes se sont tout de suite organisés, ils faisaient des barrages. Nous, on a été avec eux, parmi eux, donc cela empêchait la police de charger. On était dans les maisons avec les jeunes.".

L’intention du pouvoir était en effet de diviser les "jeunes", habitants sans titre de la ZAD, des "historiques", habitants avec titre - que l’on comptait expulser plus tard, au terme des recours juridiques. "Le Préfet parlait de zadistes, de zonards, d’activistes, il a fini par employer le mot de ’terroristes’. Mais on est tous restés soudés, c’est pour ça que la zone a tenu. Au bout de trois semaines, ils ont démoli onze maisons, vingt-quatre lieux de vie, mais il y a toujours des lieux debout, Far West, La Chèvrerie, La Garce, et puis il reste les maisons, Le Rosier, Bel Air, La Pointe,..."

Avant l’invasion policière, il y avait déjà une entraide entre les Historiques et les Zadistes. "Les maisons étaient délabrées, on les avait aidé pour les travaux" quand les arrivants s’installaient. "Quand des agriculteurs sont montés en ville pour la tracto-vélo, en 2011, des jeunes s’étaient occupés des vaches en leur absence. Pour établir la maison du Sabot, des tracteurs étaient venus pour débroussailler, les paysans ont aussi amené du fumier pour le jardin". Mais la résistance depuis le 16 octobre a renforcé la solidarité : "Des liens humains se sont créés qui n’existaient pas avant".

La Vache Rit, un grand hangar au coeur de la zone et appartenant à Sylvain Fresneau, habitant "légal", est depuis toujours le point de rassemblement de la lutte. Elle s’est transformée en centre de refuge pour les expulsés, qui perdaient jour après jour, sous les coups des pelleteuses, leur logis. "Il s’y est installée une cuisine - qui sert 250 repas par jour -, un stockage de nourriture, de vêtements. On a déplacé le boulanger, qui avait été expulsé, chez un autre habitant, aux Fosses noires."

ITV sonore à écouter : L’intervention policière a-t-elle divisé le mouvement entre les zadistes et les opposants de toujours, ou a-t-elle suscité une solidarité ?

http://www.reporterre.net/sons/Tarin.mp3

Michel Tarin :

L’heure tourne. Les coups de fil se succèdent, des journalistes qui appellent Michel Tarin, en vue de la manifestation de samedi. Plein de choses à faire. Lui, il organisera des tours en ULM pour les journalistes qui veulent avoir des images aériennes.

Je pars, prends à droite, puis à gauche - "Là où il y a les robocops". Deux ou trois camionnettes bleues qui gardent un site archéologique où les pelleteuses sont venues. Je me perds un peu dans ces routes droites longées de fossés pour écouler l’eau. Ici, c’était des landes très humides, peu propices à la culture, mais adéquates pour les pâturages. Les paysans ont occupé le terrain tardivement, au XIXe siècle. La brume engourdit tout. Dans un champ, un tracteur laboure.

Je finis par arriver à un "pillage" : une chicane pour faire ralentir les voitures.

Je me gare. Il y cinq jeunes, qui montent une sorte de garde, à côté d’une table sur tréteaux et d’un brasero.

"Bonjour, je suis journaliste. - Oui, ça on le voit". Ils ne sont ni hostiles, ni chaleureux, distants. Une équipe de télévision finit de les filmer. Ils remettent la cagoule ou une écharpe sur le visage devant les objectifs. On discute un peu quand la télévision est partie. Ils sont là depuis quelques jours, ils viennent de Nantes et des environs, peut-être l’un restera-t-il après la manif, il a sa tente. La chicane remplace le barrage qui avait été posé auparavant, elle sert à occuper le terrain, et à distribuer des tracts et des informations aux gens qui passent.

L’un veut-il bien répondre à une question enregistrée ? Après concertation - "Oh non, pas moi, je l’ai fait tout à l’heure" -, l’un accepte.

ITV sonore à écouter : Pourquoi êtes-vous ici ces jours ci ?

http://www.reporterre.net/sons/Peage.mp3

J’arrive devant une maison avec un ou deux hangars et une camionnette qui n’est plus de la première fraîcheur. Il y a des gens. "La Vacherie, c’est par là ? Je cherche le contact presse qu’on m’a dit être à côté. - Ah, c’est par là, mais voyez dans la caravane, là.". On est à La Rolandière, une maison "légale". Je me gare, c’est assez boueux, il a beaucoup plu les dernières semaines.

Dans la petite caravane en face du hangar, deux ordinateurs, deux gars et une fille. Je frappe à la porte, ouvre. "Bonjour. Je fais une enquête auprès des habitants de la ZAD pour savoir s’ils pensent que l’aéroport est la marque du progrès ? - Un progrès !" Il est interloqué. "C’est une question sérieuse ? - Tout à fait". Des sourires apparaissent.

On se présente. Donc, je devais retrouver Camille. "Ah oui, elle t’attendait à La Vacherie. Je l’appelle, elle va revenir." J’attends dehors, en regardant le hangar, la maison dont l’intérieur a l’air chaleureux, la cour derrière où il y a un potager et un grand camion, il fait froid.

Camille arrive en vélo. "Désolé, j’ai pris du temps parce que le pneu est à plat". On s’installe pour discuter sur des chaises en plastique dans le hangar plein de caisses de pommes et de nourriture, d’engins divers, de matériel. Pendant la discussion, des gens vont entrer et sortir, apportant ou prenant telle ou telle chose. A deux jours de la manifestation, qui est en fait une "réoccupation", il y a plein de choses à faire.

J’explique ma démarche. On parle de la presse. Il me parait normal d’expliquer "d’où je regarde", pour lever la méfiance légitime que l’on peut nourrir à l’égard des médias. Si ceux-ci demandent la transparence à leurs interlocuteurs, il parait évident qu’eux-mêmes devraient l’être, et expliciter les conflits d’intérêt, ou du moins, les conflits et contradictions qui les traversent, comme dans toute entreprise. En retour, les choses étant posées et comprises, la confiance est demandée, étant entendu qu’il y aura du off et du on.

Camille, une jeune femme d’une trentaine d’années, ne s’appelle pas ainsi. Mais c’est le prénom public adopté par ceux du Groupe communication. "C’est une façon de rapporter quelque chose de collectif. Il y a une tendance à personnaliser dans les médias".

"Nous ne sommes pas un collectif, une entité géographique, un groupe qui rassemble tous les occupants, et encore moins ceux qui sont arrivés récemment, et ceux qui font du travail à distance, et l’assemblée générale qui prépare le 17 novembre. Il n’y a pas de tête dans le mouvement, donc on ne peut pas le décapiter. On fonctionne par horizontalité, il n’y a pas de hiérarchie, de représentation, ce sont des individus.

"Ce n’est pas évident de ne pas avoir d’organisation, de ligne qui rassemble tout le monde. D’où une certaine fragilité." Mais, pourtant, quelque chose se passe, et c’est efficace.

On parle de la manifestation de réoccupation, qui était prévue de longue date : ce serait le 4e samedi après l’expulsion. On pensait que l’expulsion se ferait rapidement, la surprise a été que la résistance dure aussi longtemps, et parvienne à mettre en échec les autorités étatiques.

Une organisation s’est mise en place, avec des commissions pour tenir l’agenda, gérer la communication, organiser l’accueil des nouveaux arrivants (hébergement, logistique, parking), préparer la construction de nouveaux lieux de vie...

On discute pour savoir quel terme pourrait qualifier ceux qui sont ici. Anarchistes ? Tout le monde ne s’y reconnait pas. Altermondialistes ? Même chose. Autonomes, zadistes ? Itou. "Anticapitalistes ? - Oui, tout le monde s’y retrouverait. Il faudrait demander à chacun, mais tout le monde est opposé au capitalisme. L’aéroport est le symptôme de tout le système - et il y a plein d’autres luttes : les LGV, la THT, No Border, les immigrés, les Roms, "Un toit pour toutes et tous"... Là on se focalise médiatiquement ici, mais on ne veut pas oublier les autres luttes, comme dans la forêt de Hambach, en ce moment même, en Allemagne"

“Ce qui rassemble, c’est le refus du projet d’aéroport, mais aussi le choix d’occuper, le mode d’action"

L’heure tourne ce vendredi matin, et le rédacteur doit abréger. Dans la discussion avec Camille, une autre question sur les journalistes. "Le problème, ce n’est pas tant qu’ils ne posent pas de bonnes questions que le fait qu’ils ne relaient pas ce que l’on dit. Ils ne disent pas pourquoi on est contre l’aéroport : parce qu’il exprime la logique qui broie les vies de tous."

Alors, quelle question voudriez-vous que les journalistes vous posent ? Eh bien, ça, justement :

ITV sonore à écouter : Qu’est-ce qui est en jeu, au-delà de l’aéroport, dans la lutte de Notre Dame des Landes ?

http://www.reporterre.net/sons/Cami...

On se quitte. Camille me présente à Marie, qui vit dans La Rolandière. Marie m’invite à rentrer dans la pièce commune, où un bon poêle à bois réchauffe les corps et les esprits. Elle vit ici avec Alain et leurs deux enfants. Alain est de Notre Dame des Landes, Marie est ici depuis 2000. Il travaille dans le contrôle technique (euh, je ne sais plus trop de quoi, il faudra que je les rappelle pour préciser), et en fait, ils ont une vie "normale", sauf que leur maison est vouée à la démolition par les promoteurs de l’aéroport. Ils sont opposants de toujours, et plus radicaux que les Historiques de l’Acipa.

Ils racontent l’invasion du 16 octobre. Marie : ”Ca a été un choc de voir autant de CRS, et surtout un hélicoptère.
Alain : - C’était un état de guerre. Il n’y pas plus eu de car scolaire, de facteur, pendant des jours.
- La solidarité a été pratiquement immédiate, des gens apportaient des vêtements, prenaient le linge pour aller le laver.
- Les gens venaient nous voir à travers les champs. Il y a plus de deux cents personnes nourries depuis trois semaines.
- Les occupants n’avaient plus rien. Je salue leur détermination. Il a plu pendant trois semaines.
- Ils ont fait le relais pendant tout ce temps, organisant des guets toutes les nuits.
- Et reconstruire les cabanes pendant la nuit.
- Ils ont une énergie forte.
- C’est un moment très dur, quand tout est détruit.
- Il faut parler de la brutalité avec laquelle la police a délogé les gens dans les arbres. Il y a eu des trucs de dingue : quand un gendarme est tombé par terre, les autres continuaient à détruire la cabane sans le secourir."

Marie montre une video réalisée par deux jeunes filles qui vivaient dans une cabane dans les arbres et qui racontent ce qui leur est arrivé. Le film d’une dizaine de minutes montre de manière touchante leur amour (un autre mot ?) de la forêt et de sa vie. "Elles ont du courage de se montrer à visage découvert", dit Marie. La police, en effet, semble enregistrer tous les visages et les enfouir dans ses fichiers.

Marie : "Ce sont de vraies écolos. Elle avait construit une cabane pour y vivre, une chouette s’y est installée, elle a été faire une autre cabane ailleurs".

Marie et Alain :

Pour Marie et Alain, aussi, c’est dur. Un ami qui est là dit qu’on a proposé à Marie d’aller quelques jours ailleurs, pour se reposer du stress. Elle a choisi de rester.

Marie : "Un territoire se défend par ses habitants. En face, il y a la forêt de Rohanne. Ils disent qu’ils veulent la raser en décembre. Psychologiquement, on ne peut pas supporter ça."
Alain : "C’est au-delà de ce qu’on pourrait endurer. Si on ravage tout autour de toi, c’est pire que des coups de matraque."

On discute, des gens passent. J’attends "Sophie" (nom d’emprunt), qui vit avec son compagnon et leurs trois enfants dans un camion. Le jour de l’expulsion, le camion est venue se réfugier derrière La Rolandière, sinon, la police aurait pu l’évacuer. Ah Sophie est arrivée. Marie me prête une lampe pour y aller, parce que la nuit est tombée, et elle est noire.

Le camion est bien chaud, il y a un poêle, un plat qui se prépare sur la cuisinière, les deux grandes filles de dix et douze ans lisent et dessinent (leurs devoirs, sans doute), la petite Emilie, deux ans, joue avec des cartes en babillant. Elle s’amuse avec la lampe, qui éclaire très fort.

J’avais discuté au téléphone avec Sophie un peu avant l’intervention, c’est Sylvain Fresneau qui m’avait indiqué son contact : un lien entre les historiques et les zadistes. On est contents de se voir.

Le camion fait 20 m2. "C’est plus grand que ce qu’on avait à Paris. En fait, pas tout à fait, mais on a le salon dehors. - Même quand il fait froid, comme maintenant ? - Oui, on est dehors aussi, on coupe le bois."

"On croit que l’aéroport ne se fera pas tellement il a peu de sens. Pour moi, la raison va finir par gagner".

"Bob" arrive, c’est une jeune fille qui habite sur la zone depuis un peu plus d’un an. Avant, elle était à Lyon, elle a travaillé plusieurs années dans une association écologiste.

On parle des chicanes sur la route, des barrages. C’est la mise en application du slogan : "Vous nous mettez à la rue, On occupe la route".

On discute des événements depuis le 16 octobre, de la violence, des indicateurs de police. Bob : "Ici ce n’est pas un camp de hippies où tout le monde est beau, tout le monde est gentil. Et là, on vit dans le stress, ça en rajoute. On n’est pas au top tous les jours. On est dans l’urgence, on se met beaucoup de pression et il faut faire des actions, ce n’est pas facile d’accueillir de nouvelles personnes, c’est comme toute relation humaine."

A propos du sens de tout ça : Bob : "Avec cette lutte, on voit clairement le lien entre la politique et les multinationales. Avant, il y avait les seigneurs et les serfs. Maintenant, il y a les multinationales et les classes populaires."

Et puis : "La nature est capable du pire et du meilleur. Nous, on peut faire le meilleur. Il s’agit d’expérimenter la survie dans un esprit de coopération. La solidarité qu’on voit ici, c’est exceptionnel."

Sophie : "Quand je vois des paysans de soixante-dix ans qui viennent avec un bidon d’essence pour enflammer une barricade, on voit que les choses changent. Ca me donne confiance"

Mais l’heure tourne. On est bien, ici, avec la tisane, mais il faut que je retourne à Nantes.

Je rapporte la lampe chez Alain et Marie. Un grand cercle s’est formé autour de la télévision : Cyril Bouligand, un jeune paysan d’ici, et Eva Joly, parlent sur Canal Plus de Notre Dame des Landes. Bouligand a un peu de mal avec le terrible appareil télévisuel, et Eva Joly n’est pas bien argumentée. Les journalistes - il y a Jean-Michel Apathie - voudraient surtout lui faire dire que Cécile Duflot doit démissionner du gouvernement.

Le choix des images entrecoupant le texte - un jeune en cagoule lançant un projectile vers les policiers, un film de synthèse montrant un avion se posant majestueusement sur une piste posée sur les champs sans aucune construction - me parait tendancieux. Mais je ne suis pas sûr d’être objectif... Et puis, il faut que je parte.

La voiture, la route, la ville : retour de l’autre côté du miroir. Mais quel est le vrai ?


Vendredi 16 novembre

Passé la fin de la nuit à écrire puis direction la gare de Nantes où les parlementaires d’EELV (Europe Ecologie Les Verts) arrivent en train de Paris à 10 h. Il y a Eva Joly, Jean-Vincent Placé, Yves Cochet, Noël Mamère, Yannick Jadot, et d’autres qui arrivent en papotant, avec des militants, des journalistes.

Petit attroupement, retrouvailles avec les gens d’ici - le député Jean-François de Rugy, par exemple -, et ce petit monde embarque dans un car pour la commune de Grand-Champs, à quelques 6 km à l’est de Notre Dame des Landes.

Il s’agit d’aller "ouvrir" une maison achetée par Vinci dans la "zone de bruit" de l’éventuel aéroport. Près de 700 maisons sont situées dans cette zone, assez peu pour l’instant ont été achetées. L’opération a été montée depuis trois semaines, quand EELV s’est rendu compte qu’elle ne pouvait plus rester silencieuse sur Notre Dame des Landes. José Bové a pris l’initiative avec ses amis de l’Acipa, dont plusieurs sont des paysans de la Confédération paysanne. L’idée originelle était d’installer une famille sans logis. Mais cela s’est révélé trop difficile à réaliser rapidement, et l’opération se limite donc à l’ouverture de la maison.

Elle a été préparée dans la discrétion, notamment quant au lieu exact, afin de ne pas se trouver devant un cordon de policiers. Les habitants de la ZAD n’ont pas non plus été informés à l’avance. Les journalistes ont été avertis une semaine auparavant, sans précision de lieu, qui est situé à La Grande Haie, sur la commune de Grandchamps.

Bové était là depuis la veille, afin de préparer l’action. Il est venu le matin tôt, hors photographes, notamment pour ouvrir une fenêtre derrière le pavillon, à la fois pour s’assurer qu’il n’y avait pas de difficulté inattendue et pour faciliter ensuite, de l’intérieur, l’ouverture en façade.

Peu après onze heures, le car arrive, la foule descend, on se dirige au bout d’un chemin goudronné vers le pavillon triste clôturé par des haies grillagées ou de résineux.

Une barre de béton bloque l’accès au terrain, un tracteur a été amené pour la déplacer. Tout le monde se rassemble, ça discute dans tous les coins, quelques élus de la République ont revêtu leur écharpe tricolore, les journalistes radio-télé commencent à se presser autour de tel ou tel.

Je discute avec Jean-Claude Bossard, l’ex-maire de Chesfresnes, qui s’oppose à la ligne THT Cotentin-Maine. Il m’apprend que Martine Leroy, l’agricultrice qui campe dans son champ tous les jours depuis l’été parce qu’elle refuse les propositions de RTE (Réseau de transport d’électricité), continue son occupation : elle a installé une caravane.

Voici Ronan Dantec, sénateur du département. Il est optimiste sur le dossier juridique de l’aéroport, qu’il connait bien. Selon lui, il y a un moratoire de fait, puisque la commission d’enquête publique sur l’eau a émis en octobre des réserves, sur l’expertise des mesures compensatoires et sur les conventions avec les agriculteurs concernées par ces mesures. Elles sont contraignantes, c’est-à-dire qu’il faut les satisfaire pour commencer les travaux. Et cela prendra du temps.

Mais cela empêche-t-il le début du chantier du barreau routier ? Celui-ci est une autoroute d’une dizaine de kilomètres qui relierait les deux axes Nantes-Rennes et Nantes-Vannes, et qui fracturerait le bocage, en limite sud de la zone à défendre. "Oui, le travail sur le barreau routier reste possible".

Dantec dit aussi que la vraie raison de l’aéroport, pour Ayrault, est le plan d’exposition au bruit de l’aéroport actuel. Ce plan pouvait empêcher l’extension urbaine. Et donc on a lancé le projet de Notre Dame des Landes. Mais les prévisions de trafic envisagées par le plan ne se sont pas réalisées. Et d’autre part, souligne le sénateur, "il y a une alternative : il y a huit aéroports dans l’ouest, on pourrait les mettre en réseau pour que les vols-vacances [les low cost] partent ailleurs que de Nantes, par exemple d’Angers". Celui-ci est en effet très peu fréquenté.

11 h 20. Le tracteur déplace la barre, la troupe avance dans le désordre vers le pavillon, et peu après, l’ouverture se déroule dans la bonne humeur. La grande plaque de ferraille est enlevée.

Un haut-parleur a été installé, et José Bové fait un petit discours de bonne tenue : "Nous appelons à cette mobilisation en tant qu’élus de la nation, pour dire que ce qui se passe à Notre Dame des Landes est inacceptable. C’est un projet inutile, qui gaspille l’argent public, qui n’a pas de sens économique, qui détruit l’environnement. Le premier ministre s’entête malgré tous les appels et toutes les discussions à vouloir maintenir ce projet contre vents et marées.

En tant qu’élus, nous ne pouvons plus rester simplement à manifester, à faire des discours. Nous devons poser un acte. Et cet acte, c’est un acte fort, qui va être considéré par M. Ayrault comme un acte illégal, puisque nous allons ouvrir une maison fermée. Nous sommes au début de l’hiver, des milliers de personnes n’ont pas de logement. Or aujourd’hui, l’Etat et Vinci laissent des maisons fermées. Nous ne pouvons pas laisser faire cela.

Nous avons bien pesé les conséquences de notre action. Elle est illégale, contraire à la loi, mais elle est légitime. Un acte légitime dans l’intérêt général, dans l’intérêt des plus démunis."

A ECOUTER : http://www.reporterre.net/sons/Bove...

Vingt-trois parlementaires sont là, et aussi deux anciens des Verts, Martine Billard, du Parti de Gauche, et Jean-Luc Bennhamias, du Modem. Tout le monde pénètre dans le pavillon, qui est encore en fort bon état. Et les politiques parlent aux divers micros qui se tendent.

Noël Mamère : "C’est parce que nous sommes au gouvernement et dans la majorité que l’action d’aujourd’hui prend autant d’ampleur."

Jean-Vincent Placé : "J’ai l’habitude de calibrer mes propos. Je pensais que Jean-Marc Ayrault avait une vision écologique. Elle n’est pas au rendez-vous".

Et une remarque de Jean-Luc Bennhamias : "Que doit l’Etat à Vinci s’il se désiste ?" Bonne question.

Des tréteaux ont été préparés, salade de carottes et saucisson.

Tiens, voici Geneviève Coiffard-Grosdoy, une de ces activistes tenaces et courageux sans qui la lutte de Notre Dame des Landes n’aurait pas pris son envergure. Comme beaucoup d’autres historiques, elle est restée au côté des zadistes lors des interventions policières - et a été blessée par des gendarmes. Elle raconte l’histoire : http://www.reporterre.net/sons/Coif...

Je pars. Zut, la voiture de location est éraflée. Direction La Vacherie, où je dois retrouver Dominique Fresneau, le co-président de l’Acipa.

La Vacherie bruisse d’activités. Le grand hangar est empli de tas de vêtements, d’empilements de bottes, de divers matériels, une cuisine prépare un repas, des gens discutent, un type joue sur un clavier, des chiens passent, une réunion se déroule dans la pièce qui jouxte le hangar, on passe en transportant des objets, un petit groupe arrive, un bébé dans les bras et sac à dos, on l’accueille en lui montrant l’autre hangar où dormir, dans la cour derrière, encore boueuse, des gens travaillent entre des cars et autres camions pas vraiment neufs.

Je ne prend pas de photo, pas le temps de négocier l’accord.

Dominique Fresneau est arrivé et on discute avec "Chopi", qui a soixante ans, la barbe et les cheveux en broussailles, un pipeau à la main. Il évoque sa jeunesse autour de Wissous, au sud de Paris, quand il marchait dans les chemins avant qu’il y ait l’aéroport d’Orly et que la ville ne dévore les herbes et les arbres. Il a des petits-enfants, explique qu’il a toujours refusé le salariat, évoque les journalistes, et, à propos de l’Acipa, dit qu’"il faut voir ce qui nous rassemble plus que ce qui nous oppose".

On va discuter avec Dominique Fresneau dans la maison de son père, Alphonse, qui est à deux pas. Il raconte la résistance depuis le 16 octobre, et les relations difficiles entre les historiques et les zadistes.

"La résistance est venue du terrain, les zadistes. Nous, on n’avait pas les moyens : les paysans tiennent les terres, les élevages, mais ils ne sont pas assez nombreux.

Les premiers jours, on se disait, ’on va tenter de les freiner’, et puis c’est devenu, ’on résiste’. Ca a été la guerre : une nuit, il y a eu 250 grenades sur le Sabot. Il y a eu une grande solidarité, instantanée. La radio Klaxon, qui a piraté la fréquence des autoroutes de Vinci, 107.7, était très utile pour passer les messages et dire ce qui se passait ici et là."

La manifestation du 17 novembre était envisagée de longue date par les zadistes, qui savaient qu’un jour ou l’autre, ils seraient expulsés et que la réoccupation devait être envisagée. "Ils ont fait cette proposition il y a près de huit mois à la coordination. On leur a dit qu’on était très pris, qu’on ne pouvait pas s’en occuper. Mais on sait mobiliser, ce type d’action, on sait faire". Et de fait, décision et organisation se sont enchainées efficacement.

Les débats sont vifs, cependant, sur la question de la présence des partis politiques en tant que tels à la manifestation. Ils ont lieu en assemblée générale, à Nantes, et plusieurs membres de l’Acipa y participent, même s’ils sont en petit nombre. A la dernière, Fresneau a bloqué - par le geste des bras croisés levés devant soi, qui signifie un désaccord fondamental. Dans une assemblée générale qui fonctionne selon le mode de consensus, cela oblige à reprendre la question. "Je leur ai dit, ’vous allez exclure EELV, puis les autres partis, puis l’Acipa, et puis vous serez cinquante...’". Avec un autre argument, incontournable, qui est que la mobilisation de soutien dans le pays est très largement lancée par les militants d’EELV.

Et l’avenir, comment le voyez-vous ?

ITV à écouter : http://www.reporterre.net/sons/Fres...

Retour à La Rolandière, où je retrouve "Sophie". Elle doit venir me montrer divers lieux sur la ZAD. Elle grignote tranquillement dans le camion, avec son compagnon et Emilie-Lou. Il fait beau, aujourd’hui, le trampoline a été sorti.

On part vers les Fosses noires, une maison "légale" où Elisabeth, sage-femme, et son mari, régisseur de théâtre, ont accueilli de nombreux zadistes expulsés. Ils ont bousculé leur vie, vidant hangar, écurie et grenier pour qu’ils deviennent dortoir, salle d’habitation, boulangerie et centre médical. Pour faire de la place, ils ont brûlé des archives qui s’amassaient dans l’écurie.

Maison et dépendances logent maintenant une trentaine de personnes. Dans l’écurie sont stockés les légumes qui ont pu être sauvés du Sabot, une maison détruite où il y avait de grands jardins potagers. Et la jument est ailleurs - enfin, elle va peut-être revenir un moment, selon cette affiche :

"Ce qui se passe ici, c’est magnifique", dit Elisabeth.

Tout le monde est en pleine activité, entre des portes à fabriquer pour clore le hangar, des accueils à préparer, des vélos à réparer - une association de Redon a envoyé vingt-cinq vélos il y a quelques jours. Sophie dit qu’avant l’expulsion, tout le monde circulait en vélo. Et ces vélos aussi ont été pris ou détruits : "Ils veulent nous enlever tout ce qui nous rend autonomes".

Je discute avec Paul et Michael, qui préparent le pain, dans le four de Damien. Le four était au Sabot, et a aussi été déménagé quand on a su que la police interviendrait. Habituellement, on fait cent kg de pain par jour. Mais aujourd’hui, pour la manif de demain, on met les bouchées doubles : plus de 300 kg. La journée sera longue : de 5 h à 23 h. Des paysans boulangers des alentours préparent de leur côté 300 kg.

"Pourquoi c’est important de faire du pain ?"

Réponse à écouter : http://www.reporterre.net/sons/Paul...

On repart avec Sophie qui, pendant ce temps, m’a trouvé des bottes. Ce qui n’est pas inutile pour parcourir les chemins boueux qui mènent au Rosier, une autre maison où se prépare la résistance : elle est en effet, légalement, expulsable depuis le 15 novembre. On reprend les routes droites qui parcourent le bocage, et où les voitures sont de plus en plus nombreuses à se garer sur les bords.

L’auto s’engage dans une étroite route goudronnée, mais on ne peut pas aller loin. Un camion manoeuvre, et après, il y a un barrage. On se gare dans un petit bois où est installée une cabane dans les arbres. Un camion ? Oui, chargé de matériaux de construction. Il s’agit d’une manifestation de "réoccupation", vous n’avez pas oublié ? Le conducteur ne veut pas que je photographie l’engin.

On marche quelques centaines de mètres en discutant, passant deux trois barrages, dont l’un parait solidement construit (pas celui de la photo ci-dessous). Des paysans ont apporté des balles de foin enveloppés de grillage.

Beaucoup de monde sur la route, de l’activité, renforcement des barrages et apport de nourriture et de matériel au Rosier, qui sera un camp d’hébergement pour ceux qui viennent pour la manifestation. On croise José Bové qui revient de la ferme. Petite discussion amicale avec Sophie sur... la présence d’EELV. Bové rappelle qu’il y a beaucoup de paysans qui aident les zadistes.

Au fait, pour les journalistes, une pancarte à côté du premier barrage :

On arrive à la ferme, assez massive, et sur le toit de laquelle une grande banderole est déployée : "SABOCAGE". Des repas se préparent, des gens vont et viennent, un atelier prépare les drapeaux :

Trois paysans sont là, avec leur tracteur. Ils vivent à une dizaine de kilomètres d’ici, sont venus aider, participeront à la résistance : "Nous aussi, on occupe. Il faut que le monde paysan se réveille", dit Christophe.

Il faut rentrer, Sophie a une réunion à 17 h, une camarade, D., nous accompagne. Sur la route, le barrage a encore progressé. On découpe le goudron à la scie circulaire, pour faire une tranchée :

Scie à écouter : http://www.reporterre.net/sons/Scie...

Plus loin, plus mélodieux, un petit boeuf s’improvise sur la chaussée :

A écouter : http://www.reporterre.net/sons/NDLa...

Avec Sophie, on parle de la presse et des médias. Je lui explique comment ça fonctionne. Pas impossible que je lui expose les thèses à ce propos exposées dans L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Je les dépose à La Rolandière. Une "buvette" se prépare. "Tu peux passer, tout à l’heure, si tu veux - Merci bien. Peut-être. A la prochaine."

La brume commence à tomber, avec le soir. Vais à Notre Dame des Landes, passer au local de la coordination. Pas l’énergie de rester à la réunion du Cedepa (Collectif des élus doutant de la pertinence de l’aéroport), ni de revenir au pot de La Rolandière. Près de la voiture, voilà un homme sur un vélo, une casquette bleue sur la tête. "Vous avez été voir les singes, les sauvages, hein". Une façon d’engager la conversation. Il me parle des squatteurs anti-tout, de la majorité des Landais (habitants de Notre Dame des Landes) qui n’osent pas dire ce qu’ils pensent, se déclare écologiste par nature, mais pas des extrêmes, assure qu’il est neutre à propos de l’aéroport, que le ralentisseur devant chez lui - il vit ici depuis 69 ans - le dérange plus que l’aéroport, qu’il est un gueulard et qu’il dit ce qu’il ne faut pas.

Veut-il m’indiquer son nom ? "Non, j’ai le courage de mes opinions, mais je reste anonyme".

Retour vers Nantes par les routes embrumées.


Samedi 17 novembre

Ca prend un temps fou, d’écrire ces reportages. Et donc, on a beau se lever dans les cinq heures, ce n’est qu’après neuf heures que je peux quitter Nantes, en embrassant affectueusement les proches qui m’ont accueilli. Route vers Héric, au nord du village de Notre Dame des Landes. Mais au rond-point de la sortie de l’autoroute Nantes-Rennes, ça commence à ralentir. Après Héric, cela roule à nouveau, et puis ralentit sérieusement à deux trois kilomètres de Notre Dame des Landes : les voitures se pressent pour venir à la manifestation.

Les tracteurs sont arrivés plus tôt le matin, mais d’autres continuent d’entrer dans le bourg.

Et ailleurs, dans des campements plus proches de la ZAD (zone à défendre), de nombreux manifestants sont là depuis la veille ou avant.

Je pose la voiture assez en amont du village, et marche vers le centre, longeant les voitures, d’autres marcheurs, les véhicules garés sur le bord, et les pavillons et maisons proprettes du bourg en expansion.

Sur la place de l’Eglise, c’est la foule. Le monde arrive peu à peu, en repérant les lieux, les visages encore un peu fermés, comme au début d’une fête quand la glace n’est pas encore brisée. Un car décharge ses occupants, un homme joue de la cornemuse (ou du biniou, ou... amis bretons, pardonnez mon ignorance), un autre est là avec son vélo couché, des punks boivent de la bière, il y a des tambours, un trombone, une dame avec un panonceau autour du cou, "Gisèle, l’amie des hirondelles", un barbu qui promène un écriteau, "Arrêtez de voter", des clowns, un gars enveloppé du drapeau breton, des amis qui se retrouvent et qui se claquent joyeusement la bise, d’autres le portable à l’oreille, il y a la queue au petit supermarché du coin, ça bruisse dans tous les coins.

Avancer vers la place de la mairie, encore plus encombrée. Onze heures - départ prévu de la manifestation - ont sonné il y a quelques minutes à la cloche de l’église, mais la marche a déjà commencé, de nombreux tracteurs étant passés devant. D’autres continuent d’arriver, chargés de matériaux de construction et de matériels divers : pneus, vélos, guitare, mais surtout des planches et panneaux de bois pour refaire les maisons.

J’interroge un de ceux qui regardent passer les tracteurs. Il mange une pomme tranquillement en écoutant, me dit-il, l’économiste Dominique Pilhon, qui passe en ce moment à France Culture, dans un débat sur “Contrôler la finance". Il est venu de Toulouse, dans un car affrété par EELV et les Amis de la Terre.

Hubert Cros est concepteur de machines industrielles spéciales, dans l’optique de les faire durer longtemps et de les recycler. Passionnant, mais enfin, ce n’est pas le jour d’en parler précisément.

Question : “Pourquoi êtes-vous venus à Notre Dame des Landes ?

- Cet aéroport m’interpelle, à une époque où on va vers un déficit de matières, où les gens n’auront plus les moyens, on se demande bien si c’est le moment de prendre encore deux mille hectares de terres agricoles qui peuvent être au service des gens, pour en faire un aéroport - au service de qui ?"

ECOUTER http://www.reporterre.net/sons/Cros1.mp3

Je me faufile dans la foule, et progresse sur la route étroite où marche le cortège, en direction des Ardillières. L’ambiance est bien réveillée, maintenant, et c’est un défilé multicolore et joyeux, pittoresque et amical, qui avance en chantant, en discutant, en brandissant toutes sortes de pancartes et d’affiches, entre les tracteurs qui ne sont pas en reste de couleurs, de ballons, de paroles, de musiques et de sons.

Tiens, voici Geneviève Coiffard-Grosdoy : "C’est une manifestation de ré-occupation, pas une manif’ plan-plan. On réinstalle des gens illégaux, mais légitimes. Et sur les terres qui sont protégées par l’accord qu’on a passé avec le gouvernement au terme de la grève de la faim, au printemps."

Et puis, elle a cette phrase à redire à tous les Manuel Valls de la Terre : "Ici, ce sont des terroristes qui ont les dents aussi longues que des carottes et qui cultivent des légumes"

Une charrette passe, portant un haut-parleur diffusant Radio Klaxon, la radio de la ZAD (107.7). Plus loin, un groupe, surtout des femmes, chante avec entrain Lèse-béton, des chansons d’Yves Jamait, de La Parisienne libérée. Un échantillon :

ECOUTER : http://www.reporterre.net/sons/Chan...

A l’arrière d’un tracteur, cet écriteau : "... On ne lâchera pas"

Une brouette, avec des enfants dedans (bon sang, le papa a du courage, plus de dix kilomètres aller-retour) ; une dame avec un panneau, "Union des Mains Pleines et des Poches Sales" ; à l’arrière d’un tracteur, "Mobilimaison nous" ; une chèvre ; un paysan au volant d’un tracteur, son blouson porte imprimé sur le dos, "Pour un autre choix de société" ; un carton sur le chargement de paille d’un autre tracteur : "Pas besoin d’avion pour prendre l’air, la Lozère ça t’aère".

On m’interpelle, "Hervé, Hervé", ah, c’est Karima Delli, de Sauvons les riches et députée européenne EELV, juchée avec d’autres au sommet d’une charrette, toute joyeuse, et qui chante avec les autres, il y a aussi Julien Bayou, de Jeudi Noir, "Vinci dégage, on paiera pas ton péage, on reprend le bocage, ton projet est d’un autre âge"

Voici un élu de Poitiers, barbe, chapeau, écharpe tricolore, avec son vélo. Il s’appelle Robert Rochaud. Venu en vélo de Poitiers ? Quand même pas. Je lui demande si Ségolène Royal pourrait prendre position. Après tout, elle s’était déclarée pour un moratoire. Il ne sait pas. Elle ne veut pas trop sortir du bois, en ce moment. Mais pourquoi pas ? Ah, si Mme Trierweiler pouvait faire un tweet en faveur de l’aéroport... Bon, ça c’est pas gentil. Mme Royal se détermine po-li-ti-que-ment.

Et ça continue, des vélos tirés par des tracteurs, des bonnets de laine multicolores, des vieux, des jeunes - beaucoup de jeunes, on pourrait dire que ce n’est pas, "les jeunes sont dans la rue, Juppé t’es foutu" mais "les jeunes sont dans le bocage, Ayrault t’as la rage" -, des entre-les-deux, un adolescent trisomique avec sa mère - il a posé un carton "Non" sur son dos -, une chorale de filles en bleu, le papa d’Emilie-Lou avec sa fille dans les bras, une pancarte "Le verbe résister se conjugue au présent - Lucie Aubrac", ici et là des gars portent des pelles, des riverains regardent sur le pas de leur maison, des jeunes avec un poste de radio diffusant du hard-rock, un orchestre de cloches, de tambours et de caisses claires :

ECOUTER : http://www.reporterre.net/sons/Cloc...

Je remonte vers l’avant en marchant vite, le long de la route bordée du fossé d’écoulement des eaux et de fougères verte, notant tant bien que mal sur le carnet des bribes de discussions, tout en regardant, parfois, les prés verts striés de haies hautes que l’on traverse :

"... moi j’ai toujours voté Vert, mais aux dernières élections...
"... Ayrault, demain, il va renvoyer...
"... la multiplication des avions que seuls les riches peuvent se payer...
"... jamais vu autant de composantes dans une manif...
"... il n’y a pas d’alcool au campement...
"... et puis je vais prendre un peu de vacances...
"... des points de manipulation sur le corps...
"... plus de Nutella, plus d’huile de palme...
"... mais avant, t’avais pas trop manifesté ? - Non, mais l’eau, l’eau..."
"...."

A La Rolandière, il y a un concert : un chanteur et un guitariste qui jouent plein d’ardeur, devant des clowns qui dansent dans la boue.

ECOUTER : http://www.reporterre.net/sons/Conc...

La camionnette qui tire la caravane rouge du Collectif des Ch... ? (pas noté) est en panne, les gens le font rouler en poussant. Je croise Eva Deront, de Reporterre, qui est arrivée hier, et restera ce soir - papier à lire prochainement. Et aussi, D., la camarade de Sophie, vue hier, qui prend des photos. Voici Isabelle Fremeaux et John Jordan, des Sentiers de l’utopie, sur la charrette du Black Bloc Sanitaire. Passe un masque blanc, avec une guitare ; puis Emmanuel Antoine, qui se bagarre de longue date sur l’idée que l’agriculture est source d’emplois. Une pancarte sur un vélo : "La trahison des clercs, ça suffit".

Je retrouve Adrien, qui vient de Bayonne, avec un copain, Dominique, qui vient de Toulouse, ou d’Ariège. Dominique a un vélo et une caméra. Adrien un sac à dos et un drapeau basque qui porte l’inscription "Non à la LGV, ni ici, ni ailleurs". Ils sont postés au bord de la route, et s’amusent comme des fous à compter les manifestants.

"22 802 - 22 837 - 22 840". Ca fait plaisir aux gens, préoccupés de savoir combien sont là aujourd’hui. ”22 000, c’est vrai ?". Aucune idée, à vrai dire, ce matin, les radios parlaient de plus de dix mille. De l’autre côté de la chaussée, des clowns se bagarrent, les uns dans le pré - au fond duquel on voit un troupeau de vaches qui se sont rassemblées, les unes contre les autres, le plus loin possible de la route -, ils sont les opposants, les autres sur la route sont les supporters de l’aéroport et aussi les forces de l’ordre, et ils s’envoient des mottes de terre en braillant "Non aux légumes, oui au bitume". Les mottes volent un peu partout. Pendant ce temps, "23 800, bravo !". Mais faut-il compter les chiens ? Allez, oui.

ECOUTER : http://www.reporterre.net/sons/Clow...

On partage du pain et un fromage de chèvre, et puis on repart avec Adrien, en saluant Dominique. On tourne à droite, sur le chemin de Rohanne. Il y a toujours beaucoup de monde, on arrive à un grand champ. On se retrouve à discuter un bout avec Yohan et Lorane, venus de Lozère, avec un car de 48 personnes. La Lozère, le département le moins peuplé de France, a envoyé un car !

Sur le pré se monte un chapiteau, une tribune, un centre médical. Les gens occupent peu à peu l’espace, des gouttes tombent, mais la pluie attend son heure, on se pose par terre, on discute, on regarde ce qui se passe, on tombe sur des gens de connaissance. Dans le ciel, des ULM passent - Michel Tarin et ses amis, pour que les vidéastes puissent faire de l’image aérienne - à côté du dirigeable amené par Greenpeace : il rappelle à ceux qui pourraient l’oublier qu’un des enjeux fondamentaux de Notre Dame des Landes est la lutte contre le changement climatique.

Le micro s’ébroue à la tribune. "Les constructions se déroulent plus loin. La manifestation continue, il y a encore des gens aux Ardinières. On ne sait pas combien on est, mais beaucoup." Une autre voix : "Plusieurs centaines de gens contruisent. Les tracteurs déchargent le matériel." Puis : "Au Rosier, les cuisines sont mises en place et vont servir à manger. On ira dès que la route sera dégagée". On annonce les prises de parole, et que le soir, il y aura des discussions et des concerts. "Une cuve à eau va arriver. Et un bar !" La foule : "Ah !". Le micro : "Tout à l’heure, le bar. - Ooh !". Une fille à l’accent étranger, il me semble que c’est une de celles qui ont réalisé la vidéo sur la forêt dont je vous ai parlé hier : "Un chantier de reconstruction de cabanes va aussi avoir lieu dans la forêt de Rohanne, lundi à 10 heures. Il y aura un atelier de partage de savoirs. Et le soir, une balade poétique"

Les informations se succèdent : le speaker rappelle que Vinci et la préfecture prévoient d’attaquer la forêt pour la défricher.

ECOUTER : http://www.reporterre.net/sons/Trib...

Mais l’heure tourne, il est près de quinze heures et je dois partir. On revient avec Adrien, qui va retrouver des amis, à contre-courant du flux qui continue - tiens, des gens portant des arbres à replanter. Une réflexion, bizarre : aujourd’hui, tout le monde est beau. Ben oui, c’est idiot, parce que ce sont des gens de tous les jours. Mais la beauté, ça n’est pas un état fatal, c’est une sorte de circonstance. Et il est bien possible que la joie d’être ensemble, le goût de la liberté, l’énergie de la résistance, il est bien possible que tout cela rende beau.

On croise Alain, de la Rolandière, heureux, simplement heureux, et puis d’autres amis, Laurence Mermet, de Bretagne, Julien Milanesi, un économiste qui avait longuement bataillé contre une autre aberration destructrice de l’environnement et de l’équilibre des comptes publics, l’autoroute A 65, Geneviève Azam, qui était au colloque Gorz et qui dit que la question de Notre Dame des Landes a traversé tout le colloque, comme une sorte de fil conducteur, Alain Dordé, des Amis de la Terre. Je quitte Adrien, qui repart vers le grand pré avec son frère Raphaël, qu’on vient de retrouver.

A la Rolandière, le concert continue, le chanteur, infatigable, chante un morceau des Doors, une pancarte explique le fond du problème - "Le rêve Ayrault tique", quelqu’un crie, "Ecartez-vous devant la marche du progrès" - enfin, ça continue, quoi...

Tiens, Ronan Dantec : "Dans la déclaration de Hollande celui-ci a pris position vendredi pour l’aéroport et dit qu’il y avait ’la force du droit’, l’important est la ’force du droit’, ce qui veut dire que l’essentiel est les recours juridiques en cours. Et on va les gagner, celui sur la loi sur l’eau est très fort."

Un homme m’aborde, avec mon carnet, je me désigne comme journaliste, et me demande si je sais combien il y a de manifestants. Ma foi, je n’en sais rien. Il parait que les médias annonçaient 30 000 hier - original, annoncer un chiffre avant l’événément... On serait entre 10 000 et 40 000. J’explique à mon interlocuteur, qui vient avec un car de l’Ariège, que s’il y a plus de dix mille, c’est très bien, et que parfois, la qualité compte autant que la quantité.

Dans le champ à côté de La Vacherie, il y a l’air de se passer quelque chose. Je passe la planche qui permet de ne pas s’embourber et... WAOW ! Des dizaines de tracteurs alignés comme à la parade, venus dire l’opposition des paysans à l’aéroport.

Impressionnant. Et il continue d’en arriver, sous les vivats de la foule, et sous l’oeil d’une caméra de l’AFP, arborant des panonceaux comme "La charge Ayrault-hic contre l’Ayrauport", "Tous unis. Occupation de la ZAD. Oui à l’aéroport actuel optimisé", ou "La terre aux paysans".

Et là, le reporter a la larme à l’oeil. Bon, un reporter n’a pas la larme à l’oeil, il n’est jamais ému par l’événement qu’il vit et qu’il observe, il n’est jamais submergé par l’émotion, il est impavide, neutre, froid comme la justice, et jamais, jamais, son coeur ne pourrait lui faire penser que cet engagement des paysans aux côtés des zadistes anarchistes et en quête d’une autre société, sans parler de tous les autres, à moins que ce ne soit l’engagement des zadistes et des autres au côté des paysans, jamais ça ne pourrait lui faire penser que c’est fort, important, et émouvant. Donc, c’est juste que le reporter n’a pas assez dormi, et d’ailleurs, depuis tout petit, il a des problème d’yeux, donc il a souvent la larme à l’oeil.

Et voici le dernier mot :


Et puis les photos de Jean-Paul Mathelier, qu’il a confié à Reporterre, pleine de vie et de joie.

Sans oublier le récit d’Eva Deront, de Reporterre sur la manifestation, et la construction, qu’elle a suivi, elle !

Voir aussi le récit de Zone à défendre, avec informations et photos sur la construction des maisons.

Et des photos, très "pro", mais elles sont bien : voir lenouvelobs.com
Et celles-ci, plus personnelles.



Source : Reporterre

Consulter par ailleurs : Dossier Notre Dame des Landes

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