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Nucléaire au CNRS : Attention, académiciens de garde !

Thierry Ribault

mardi 25 juin 2013

Au CNRS, on est « idéologue » quand on critique le nucléaire, mais rationnel quand on le promeut...


Le président du CNRS, Alain Fuchs, a confié en mars dernier une « mission sciences citoyennes » à Marc Lipinski, directeur de recherche au CNRS, conseiller régional EE-LV. Convaincu que « la recherche peut à la fois rester libre et répondre à la demande sociale », M. Lipinski proposera au CNRS « des dispositifs pour favoriser le dialogue et le rapprochement entre la recherche et les citoyens, essentiellement représentés et organisés dans des associations. »

L’annonce de cette mission ayant fait l’objet d’attaques virulentes, notamment de la part de plusieurs membres de l’Académie des sciences, il me revient, en tant que chercheur au CNRS, d’éclairer publiquement la mauvaise foi de ses détracteurs, dont l’objectif n’est autre que d’exercer sur cet organisme des pressions politiques, notamment dans le domaine du nucléaire.

Le retour de la « science prolétarienne » ?

Dans une tribune publiée par l’Union rationaliste, Edouard Brézin, de l’Académie des sciences, parle de « manœuvre politicienne » et affirme que « la création d’une mission Sciences “citoyennes“ auprès du Président du CNRS et le fait qu’elle soit confiée à un chercheur, Marc Lipinski, qui est simultanément un homme politique exerçant des responsabilités au nom d’un parti, EE-LV, est une faute et un danger. »

E. Brézin dénonce un « contournement de la démocratie en substituant aux institutions démocratiques régulièrement élues des associations dont la représentativité est discutable, animées d’a priori idéologiques ». Il redoute encore de « faire dépendre la science “acceptable“ de critères externes » alors que, faisant allusion à la période stalinienne, « nous savons bien aujourd’hui à quoi ont conduit les anathèmes contre la science bourgeoise ou la prosternation devant la science prolétarienne. »

Inquiet, le rationaliste conclut : « Nous sommes donc bien devant une démarche proprement politique issue de militants qui, comme les tristes exemples du passé, sous couvert de préoccupations citoyennes ou sociales que certes nous partageons tous, entendent mettre la science au pas de leurs conceptions. »

Un activisme académique forcené

Pourtant, en janvier 2012, E. Brézin, ancien collaborateur du CEA, puis d’EDF, après avoir présidé le Conseil d’administration du CNRS, signait dans Libération, aux côtés de deux autres académiciens, Sébastien Balibar, physicien au CNRS, et Yves Bréchet, nommé haut-commissaire à l’énergie atomique en septembre 2012, une contribution qui avait tout du modèle de la mise au pas militante tant redoutée.

Visiblement engagés, les scientifiques déclaraient au sujet de la catastrophe de Fukushima : « même dans le long terme, le nombre de cancers induits par l’exposition aux radiations devrait rester très limité. » Et les cartomanciens appointés de conclure : « L’abandon du nucléaire (…) conduirait à la certitude d’un échec que les générations à venir ne nous pardonneront pas. »

Un tel activisme académique forcené ne surprend guère lorsque l’on sait que, cinq jours avant la première explosion du réacteur n°1 de Fukushima Daiichi, S. Balibar avait déjà fait la preuve, sur les ondes, de l’ampleur de ses capacités d’anticipation :

« Dire que la fission est sale et dangereuse est une rumeur qui comme beaucoup de rumeur est fausse (…) Depuis l’époque de Tchernobyl la technologie des réacteurs à fission a très bien évolué, et en particulier ça n’explose pas et ça ne s’emballe pas non plus (…) Le nucléaire de fission est à la fois durable et propre. »

« Pourquoi vouloir tuer la poule aux œufs d’or ? »

De son côté, Yves Bréchet, troisième tête de ce Cerbère académique, nous avait déjà gratifié d’un discours âprement critique à l’encontre de « la CRIIRAD, la CRIIGEN, la CRIIREM (…) autant d’expertises “parallèles“ qui ont prospéré sur la perte de confiance dans les expertises officielles. » Par contre, il ne tarit pas d’éloges pour « GreenFacts » et « Sauvons le Climat », structures modèles associant, selon lui « compétence scientifique et indépendance ».

Y. Bréchet omet toutefois de préciser que « GreenFacts » est financée par Carrefour, Suez et le groupe belge de chimie Solvay, modèles d’indépendance, tandis que « Sauvons le Climat », financée par EdF et présidée par Claude Jeandron, directeur-adjoint du Développement durable et de l’environnement à EdF, se consacre au sauvetage du nucléaire.

Voilà donc pour la sécurisante « alternative » experte envisagée par les académiciens à gages, dont les positions sont amplement relayées par l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), qui publie, au nom « du bien et de la grandeur de la France », d’édifiants questionnements relatifs au nucléaire, du type « Pourquoi vouloir tuer la poule aux œufs d’or ? », dont la candeur frôle la dévotion.

Les accès de national-nucléarisme que suscite l’appel aux citoyens de M. Lipinski sont d’autant plus surprenants que ce dernier parle la langue du pouvoir. Le « dialogue sciences-citoyens » qu’il prône n’a effectivement rien d’une révolution quant aux grandes orientations pro-nucléaires, pro-OGM ou pro-nanotechnologies de la France. Tout au plus s’agit-il d’un changement de régime permettant d’en rendre l’ « acceptabilité sociale » plus « participative ».

La recherche sous contrôle politique légalisé

Aussi en vient-on à se dire qu’à travers leurs dénonciations vociférantes d’un stalinisme irréel dont M. Lipinski serait l’agent, les brigades académiques entendent au final mieux dissimuler la stalinisation réelle du CNRS à laquelle elles contribuent. Quand le loup crie au loup, assurément, la bergerie a toutes les raisons de s’inquiéter.

En témoigne l’éloge récurant des académiciens de garde envers l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques, l’OPECST, cet « outil du Parlement pour s’informer des conséquences des choix scientifiques et technologiques et ainsi éclairer ses décisions », auquel M. Lipinski reproche, non sans euphémisme, d’être « insuffisamment ouvert à la société ».

L’OPECST affiche depuis longtemps des positions pro-nucléaires, par la voix notamment de son premier vice-président, Jean-Yves Le Déaut. Ce député PS, membre du comité de parrainage de … « Sauvons le climat », tient, entre autres, le bâton de pèlerin du projet de création à Bure du centre de stockage géologique profond pour les déchets à vie longue.

Si toutefois les collusions de l’OPECST avec la nucléocratie sont notoires, la volonté actuelle de lui attribuer un rôle directeur dans les grandes orientations de la recherche, dont celles du CNRS, l’est moins.

Pourtant, exauçant les vœux d’un rapport du même Le Déaut, l’ahurissant Projet de loi d’orientation pour l’enseignement supérieur et la recherche porté ces temps-ci par Geneviève Fioraso, entend instaurer un « Conseil stratégique de la recherche » chargé de définir « les grandes orientations de la stratégie nationale de recherche », qui sera « placé près du Premier ministre et piloté par le ministre de la Recherche », et s’appuiera … « sur l’expertise de l’OPECST ».

Le futur « pilote » auto-proclamé de ce « Conseil stratégique » est donc G. Fioraso, proche du CEA, ex-membre de l’OPECST, qui déclarait sans ambages en 2011 que le réacteur EPR « peut supporter la fusion de son cœur sans danger pour quiconque ». Où l’on comprend que le récent pugilat autour de l’usage de l’anglais à l’université masque opportunément le véritable enjeu de cette loi : placer la recherche scientifique sous contrôle politique légalisé.

Les scientifiques ne sont pas les seuls détenteurs de la vérité

C’est pourquoi nous doutons de la sincérité des inquiétudes des académiciens de garde qui voient, dans la mission Lipinski, « la science sommée de soutenir un effort politique », lorsque de fait - et récemment les silences et omissions volontaires d’un site du CNRS dédié au nucléaire l’ont confirmé - la sommation est déjà à l’œuvre.

De même, en attribuant 50 millions d’euros exclusivement à des projets de « Recherche en sûreté nucléaire et en radioprotection » menés « en partenariat » avec l’industrie nucléaire ou les grands organismes impliqués dans le nucléaire tels que l’IRSN, le CEA et l’ANDRA, le gouvernement fait-il autre chose que de sommer la science de soutenir un effort politique ?

Mais les détracteurs de M. Lipinski n’en ont jamais assez, et continuent de relayer la pression qu’exerce la sphère politique, dont l’OPECST fait partie, sur un CNRS décidément trop citoyenniste à leur goût.

« L’objet de la science est le vrai, et le vrai ne se vote pas » clament les académiciens de garde. Ils oublient que les scientifiques ne sont pas les seuls détenteurs et estampilleurs de la vérité, qui est non seulement scientifique, mais aussi sociale, morale et humaine.

Et cette vérité sociale, morale et humaine ne peut être requise par quelque démonstration théorique, ni établie par les seuls moyens de la connaissance objective, mais doit être conquise par les luttes dans la vie sociale elle-même.
Les grandes questions sont dans la rue, et le vrai, certes, ne se vote pas : il s’arrache des crocs acérés de la meute académique qui n’en fait qu’une bouchée.



Thierry Ribault est chercheur au CNRS et co-auteur avec Nadine Ribault de Les Sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima, aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances.

Source : Courriel à Reporterre

Image : Dissident Media

Lire aussi : Débat sur les déchets nucléaires : une fumisterie, à laquelle les associations ne participeront pas

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