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Société

Le week-end à Notre Dame des Landes, des lumières dans le ciel et de l’espoir

Barnabé Binctin (Reporterre)

lundi 5 août 2013

Le grand rassemblement festif contre le projet d’aéroport et les projets inutiles s’est déroulé les 3 et 4 août. Une superbe ambiance, ici racontée.


- Reportage, Notre Dame des Landes

Lettre à toi qui aurais dû venir à Notre Dame des Landes

Je sais que ce sont les vacances et que la date n’était pas pratique pour toi, mais franchement, tu aurais dû venir à Notre Dame des Landes, ce week-end des 3 et 4 août. On était presque 40 000 sur les deux jours ! Bien loin des prévisions pessimistes relayées par les principaux médias, la semaine dernière... Et j’ai d’ailleurs bien peur qu’ils ne te racontent aujourd’hui que le dixième de ce qu’on a pu y vivre réellement. Parce qu’une nouvelle fois, ce grand rassemblement fut une belle réussite.

Pour l’occasion, les organisateurs - la Coordination des opposants - avaient aménagé un grand champ de onze hectares, à cinq cents mètres au nord de la ZAD, pas très loin du carrefour des Ardillières. C’était très bien organisé, il y avait différents emplacements de parking et un grand camping géant, avec des points d’eau et des toilettes sèches. Et sur le site même de l’événement, ils avaient installé des chapiteaux et des barnums, de multiples stands, des bars au quatre coins, en plus bien sûr de la grande scène et de sa régie. Il y avait même des tables de ping-pong et des terrains de jeux pour les enfants ! Et pour gérer tout ça, pas loin de 500 bénévoles.

Comme d’habitude, tu me connais, je ne savais pas où donner de la tête. Le programme était dense, avec trente-huit conférences-débats-forums officiels... On a pu discuter de plein de sujets ; bien entendu, on a beaucoup parlé du dossier de Notre-Dame-des-Landes en tant que tel – avec les enjeux du partenariat public-privé, la question de son financement, les failles juridiques, etc.

On a aussi abordé les sujets de l’accaparement des terres avec la Confédération Paysanne, de la justice climatique avec Bizi ! ou de la tendance à la métropolisation avec le COSTIF (Coordination pour la solidarité des territoires d’Ile-de-France et contre le Grand Paris). Cela ne nous a pas empêché non plus d’évoquer de grands concepts de l’écologie politique autour de l’anti-productivisme et de la décroissance, avec Michel Lepesant (Mouvement des objecteurs de croissance) ou Vincent Liégey (Parti pour la Décroissance). Il y avait de quoi s’abreuver aussi avec Le Passager Clandestin, qui présentait son nouveau livre sur les Grands Projets Inutiles. Quelques jours après le troisième forum européen contre les GPI, tout cela a permis d’avoir une vision plus précise de la situation conceptuelle et pratique des résistances citoyennes en France et en Europe. Tout le monde était réuni pour donner un sens global et collectif à la démarche de lutte contre l’aéroport de NDDL. Ils étaient nombreux à s’exprimer : politiques, associatifs, syndicats, médias, éditeurs, etc., on comptait près de cinquante structures présentes.

Moi, ce que j’aime bien dans ce genre de contexte, c’est la panoplie d’ateliers et d’animations, à côté, qui donne à voir les choses autrement. Niveau imagination et créativité, on était bien servi : les Amis de la Terre avaient organisé un jeu de rôle sur le financement des Grands Projets européens au stand Climat, tandis que Désiré Prunier nous jouait « Notre Dame d’Hollande et les Vincicrates » dans une conférence gesticulée qui valait sûrement mieux que quelques grands discours...

J’ai aussi beaucoup ri quand j’ai vu les hommes-patates scander à qui veut l’entendre leur slogan « Oui aux patates, non au tarmac » !

Et je ne te parle pas du Dragon du réchauffement climatique personnalisé par Bizi ! et qui déambulait dimanche pour cracher ses flammes et alerter tout un chacun sur le risque des hausses de la température mondiale...

Samedi soir, l’ambiance ’était plutôt romantique : l’envol de centaines de lanternes célestes au coucher du soleil a teinté d’une jolie lueur d’espoir le ciel nantais.

Celui-ci, comme une allégorie évidente du combat, s’est vu le lendemain matin colorié par mille cerfs-volants fabriqués à la main par un ancien habitant de NDDL. L’action avait un message : « Le ciel – comme la terre – restera libre à Notre Dame des Landes ». Tout ça au doux son des cornemuses bretonnes, je peux te dire que le tableau n’appelait qu’à l’évasion...

De musique, il en fut aussi question tout le week-end, avec plus de vingt concerts différents. Les artistes jouaient bénévolement, et rends-toi donc compte : les organisateurs ont reçu plus de 150 sollicitations ! Plutôt que de jaser sur Tri Yann qui a publiquement soutenu le projet d’aéroport à NDDL la semaine dernière, on ferait mieux de parler de tous ceux qui étaient là, car le panel était éclectique et talentueux.

On a découvert des groupes locaux, avec les Génisses dans l’maïs. On a dansé quelques fest-noz avec Lo Cor de la Plana. On a vibré sur la world music façon Lo’Jo et Gnawa Diffusion. On s’est rappelé nos tendres années de jeunesse quand Tryo a repris la main verte. Et on a même fait des slams sur la musique punk des Ramoneurs de Menhir ! Tu vois, il y en avait pour tous les goûts, et tous les âges. A l’image de la manifestation, multiculturelle et intergénérationnelle. C’est Christian, un paysan du Larzac et membre de la Via Campesina, qui me l’a dit à l’issue d’un énième pogo : « Se retrouver entre cheveux blancs, tout le temps, c’est chiant » !

Et puis, après, il y a tous les interstices qu’offrent de tels rendez-vous. Le charme de ces grandes manifestations vient aussi des rencontres improbables qu’elles offrent. Comme celle de ce jeune cycliste, Jordi, 16 ans, parti tout seul depuis chez lui, à Rodez, dimanche dernier pour rejoindre Notre Dame des Landes. Plus de 500 km sur un vélo qu’il avait lui-même confectionné avec le collectif Vélorution. S’il était encore à prouver qu’on peut être jeune et engagé intelligemment...

Sinon, j’ai pensé à toi, j’ai croisé ce bon vieux Camille, toujours plus zadiste dans l’âme. Il venait retrouver de vieux camarades et écouter quelques concerts. Comme quoi, il n’y avait pas de problèmes particuliers à l’égard des zadistes ce week-end. Je te dis ça, parce que l’organisation simultanément sur la ZAD d’un Off – qui a été interdit par la préfecture de police – avait semblé raviver la tension. Les gens veulent souvent opposer les zadistes aux autres comités organisés tels que l’ACIPA. Mais c’est plus compliqué que ça. J’en discutais avec Emmanuelle, qui est membre active d’un comité de soutien local à NDDL, elle connaît bien la ZAD. Elle fait souvent le pont entre ces deux mondes. Opposer les uns aux autres est la meilleure stratégie pour diviser et casser la convergence des résistances au projet d’aéroport !

D’ailleurs, Camille m’a emmené faire un tour chez les zadistes. Cette mosaïque de profils et d’alternatives ne désemplit pas. Ils sont toujours près de trois cents à y vivre au quotidien, à expérimenter d’autres modes de vie en communauté. La résistance à la force militaire, notamment lors de l’opération César en novembre dernier, doit beaucoup à ceux qu’on qualifie de « marginaux », vagabonds modernes. Tant qu’il y aura ces cabanes en bois, il y aura de l’espoir, je te le dis.

Enfin, bref, tu l’auras compris, c’était un beau week-end à Notre-Dame-des-Landes. Ne te fie pas trop à ce qu’on en dira dans les médias : bien sûr, l’affluence par rapport aux objectifs initiaux était moindre. Ce n’était pas le Larzac 2003, certes, mais était-ce là l’enjeu du rassemblement ? Je préfère voir la sérénité qui émanait des participants, elle traduit bien cette confiance en l’avenir et l’issue positive du combat. Et puis cette douce euphorie qui s’emparait parfois de la foule réunie autour des artistes... n’est-ce pas cela la force joyeusement subversive du militantisme face au pouvoir austère et conservateur de quelques-uns ?

Il y avait comme une odeur de bonheur dans ce rassemblement militant. C’est ça, je crois, le convivialisme. Et entre nous, il y a quand même parfois des signes qui ne trompent pas : à voir toutes les étoiles filantes qui zèbraient ces belles nuits d’août, je me suis dit qu’en effet, il y avait d’autres manières de tracer le ciel...

Ce n’est toujours qu’une question de perspective : on peut aussi prendre le temps, revenir aux éléments essentiels, contempler et apprécier. Cela m’a rappelé le dicton : « Tout peut encore arriver, même le meilleur ». Il n’en tient qu’à toi et moi, à nous.



Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photo des cerfs-volants du chapô : Christo Miche

Voir aussi : Tous Camille

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