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Libertés

Josh Fox : « Le gaz de schiste pollue la démocratie »

Hervé Kempf (Reporterre)

vendredi 6 septembre 2013

Josh Fox est le réalisateur de Gasland, le film qui a réveillé les consciences sur la réalité du gaz de schiste. Dans un entretien avec Reporterre, il explique que ce qui se joue dans cette bataille écologique, c’est la vitalité de la démocratie face aux grandes compagnies multinationales.


Josh Fox est le réalisateur du film Gasland, sorti en 2010, et qui a montré l’ampleur des pollutions provoquées par l’exploitation du gaz de schiste. Il a réalisé un nouveau film, Gasland II. Il est en France pour quelques jours. Reporterre l’a rencontré le 5 septembre près de Jouarre, là où une exploration de pétrole de schiste a commencé, et rencontre une vive opposition.


La plate-forme de la compagnie Hess à « La Petite Brosse », commune de Jouarre (Seine-et-Marne)

En quoi votre nouveau film est-il différent du précédent ?

Josh Fox - Le premier film décrivait les multiples façons par lesquelles l’exploitation du gaz de schiste génère des pollutions, et les multiples façons dont les gens en sont affectés. Ce film est se concentre sur les nombreuses différentes façons – pas seulement par l’argent ou le lobbying - par lesquelles l’industrie du pétrole et du gaz s’est incrustée au sein même du système démocratique pour l’influencer. Ce que nous avons constaté à de multiples reprises en faisant ce film, c’est que les gens n’ont pas de recours quand ils sont confrontés à l’industrie du pétrole et du gaz.

Est-ce un exemple de ce qui arrive en général à la démocratie ou est-ce très spécifique au gaz de schiste ?

Beaucoup de choses sont très spécifiques à cette industrie aux Etats-Unis, mais malheureusement, c’est aussi exemplaire de la façon dont les grandes compagnies agissent en démocratie. Elles veulent circonvenir le peuple. Elles conduisent des négociations directes avec le gouvernement à l’écart du peuple. La seule façon par laquelle les gens peuvent agir est de protester, de s’imposer dans la prise de décisions, comme vous l’avez fait en France, ou comme en Australie ou en Grande-Bretagne.

Aux Etats-Unis – et je crains que ce soit pareil ailleurs -, notre gouvernement trahit le peuple. C’est très choquant de constater que l’administration Obama cache des documents produits par l’Etat, avant les élections, pour que les gens n’en aient pas connaissance. On montre tout ceci dans le film. Par exemple, on savait que l’EPA [1] enquêtait sur les cas de pollution au Texas, et soudain, ils ont abandonné cette enquête. Même chose dans le Wyoming. On a des documents montrant que l’EPA savait scientifiquement qu’il y avait des migrations de l’eau, et l’a caché. On a des preuves très fortes sur tout ceci.

Comment expliquez-vous la position d’Obama, qui est perçu comme de gauche en France ?

Au début de l’administration Obama, en 2009, l’EPA a commencé à enquêter très sérieusement sur les pollutions. Sa directrice, Lisa Jackson, travaillait vraiment dans l’intérêt du peuple. Mais quand la campagne électorale a commencé en 2012, on a constaté un changement du jour au lendemain : l’EPA a abandonné ses recherches, le chef des enquêtes a démissionné, Lisa Jackson a démissionné. Il y a eu des fortes pressions pendant la campagne électorale pour mettre la pédale douce sur ce sujet.

Obama et son administration sont-ils connectés aux grandes entreprises de l’industrie et du gaz ?

On sait qu’ils ont rencontré très, très souvent les représentants de l’industrie. En revanche, à de multiples reprises, des lettres ont été envoyées à l’administration pour lui demander de rencontrer les scientifiques qui montrent qu’il y a des problèmes, de rencontrer les gens qui souffraient de l’exploitation du gaz de schiste. La réponse a été : non.

Obama essaye peut-être de faire des petites choses. Mais il ne s’agit pas de faire des petits pas ; il s’agit de développer vigoureusement les énergies renouvelables et de stopper les fossiles. Mais ces gens ne peuvent pas le faire. Ils n’ont pas de leadership.

On parle de révolution énergétique, du boom de la richesse en Dakota en Nord, d’indépendance énergétique des Etats-Unis : est-ce exact ?

Il y a beaucoup de pétrole au Dakota du Nord .Mais ce n’est pas une bonne chose : nous devons diminuer la production de pétrole.

Pourquoi ?

Parce que selon tous les indicateurs – sur la démocratie, sur la pollution, sur le climat -, les carburants fossiles sont nuisibles. Il ne faut pas en produire plus, mais diminuer leur production.
Vu de l’espace, on observe une grande tache brillante au-dessus de l’agglomération de Chicago ou de celle de Minneaopolis. Mais aussi une au-dessus du Dakota du Nord, où il n’y a pas de grande ville ; mais ils brûlent tellement de gaz qu’on le voit de l’espace.
Nous avons besoin de moins de pétrole et de gaz, pas de plus.

Et en ce qui concerne l’indépendance énergétique des Etats-Unis ?

La seule véritable indépendance énergétique est celle des énergies renouvelables. Là, il ne s’agit pas d’indépendance, mais de la la liberté pour les grandes compagnies de faire du profit. BP, Shell, Statoil, qui exploitent gaz et pétrole aux Etats-Unis ne sont pas des compagnies américaines. Ces corporations n’ont pas de pays. Cette histoire d’indépendance est un non-sens.

On ne peut pas avoir une vraie démocratie sans être libérés des combustibles fossiles,sans être libérés de ces compagnies. Elles ont pollué la démocratie. Nous avons besoin de nous exprimer, de développer les énergies renouvelables, c’est notre avenir.

Comment expliquez-vous que les grands médias militent pour le gaz de schiste ?

Les compagnies font un très bon travail de communication. Rappelez-vous en 2003, avant la guerre d’Irak. Tous les médias ne cessaient de dire que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive. Leurs arguments avaient l’air très raisonnables. Cela s’est révélé faux et ça a conduit à un désastre.
Quand vous examinez attentivement leurs arguments sur le gaz de schiste, ils ne tiennent pas. Mais des millions de dollars en publicité et en communication sont déversés par l’industrie.

Quelle est la situation du mouvement d’opposition aux Etats-Unis et ailleurs ?

Il devient de plus en plus fort. Dans l’Etat de New York et en Pennsylvanie, 60 % des gens sont favorables à un moratoire sur le gaz de schiste. Au Colorado, ville après ville votent pour un ban sur la fracturation hydrolique. En Californie, le mouvement se renforce ; en juin, des centaines de milliers de signatures contre la production de gaz de schiste avaient été enregistrées.

Cela arrive aussi autour du monde. On a été à Bruxelles, au Parlement européen, on a rencontré des activistes des Pays-Bas, de France, d’Espagne, d’Allemagne...

Ils sont en train de prendre conscience que leur vrai bataille, c’est la lutte pour la démocratie.



Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Ecouter aussi : Josh Fox, Y a-t-il une opposition au gaz de schiste aux Etats-Unis ?

Notes

[1Environmental protection agency, l’équivalent aux Etats-Unis du ministère français de l’Ecologie

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