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Société

Les Trentes Glorieuses étaient désastreuses‏

Entretien avec Christophe Bonneuil

jeudi 26 décembre 2013

Les « Trentes glorieuses », qui ont marqué la France de 1945 à 1975, sont célébrées comme une période idéale. Mais la prospérité de l’époque s’est fait à un lourd prix environnemental. Sous plusieurs aspects, ces décennies ont en fait marqué une régression. Reporterre s’entretient avec l’historien Christophe Bonneuil.


Dans un nouvel ouvrage, des chercheurs français et américains proposent Une autre histoire des « Trente Glorieuses » (Ed. La Découverte). Renouvelant notre regard sur les décennies d’après-guerre, les différents textes réunis s’inscrivent dans une histoire environnementale globale. Rencontre avec Christophe Bonneuil, historien des sciences, qui a co-dirigé ce livre collectif.

Reporterre - Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ?

Christophe Bonneuil - Avec Céline Pessis et Sezin Topçu, nous avons longuement travaillé sur les « Trente Glorieuses » à travers nos études sur les technocraties coloniales, le nucléaire et la modernisation agricole. Et nous avons constaté que les récits historiens étaient souvent imprégnés de l’idéologie des protagonistes de la modernisation d’après-guerre. Le métabolisme environnemental de la période, par exemple, est très peu étudié. En rédigeant ce livre collectif, notre idée était de lancer un pavé dans la mare pour décoloniser le regard historien du mythe des « Trente Glorieuses ».

En quoi les « Trente Glorieuses » sont-elles un mythe ?

Il y a premièrement le mythe de la rupture avec Vichy. Les « Trente Glorieuses » s’inscriraient en rupture avec le retour à la terre et à la tradition prôné par le régime pétainiste. Or, c’est dans les années 1930, en réponse à la Grande Dépression, qu’un dirigisme modernisateur étatique émerge. Plusieurs historiens en ont montré les continuités à travers les régimes politiques de 1936 jusqu’aux années 1960.

Au-delà des affichages traditionnalistes, le régime de Vichy était en fait déjà dominé par des technocrates modernisateurs qui ont pensé le premier Plan, par exemple. Le mythe des Trente glorieuses a eu pour fonction, en réalité, de disqualifier toute critique du modèle de développement d’après-guerre en assimilant ces critiques au vichysme, au passé, à la réaction.

Un deuxième mythe est celui d’une France métropolitaine qui accède à la modernité seule, grâce à la perte du « boulet » des colonies, comme ont pu l’écrire certains historiens... Or, la croissance des décennies d’après-guerre est inséparable d’un échange inégal avec le Tiers-Monde et du pillage des ressources naturelles limitées de la planète.

Enfin, un troisième mythe est celui d’un consensus social autour du « progrès ». Dans la nostalgie collective, tout le monde aurait communié après-guerre dans une même société consumériste, avec un même rapport à la technique, au « progrès », à la croissance. Les historiens ont énormément étudié les clivages idéologiques Est-Ouest qui traversaient la France à cette époque, mais ils ont négligé d’étudier les oppositions au machinisme et à l’emprise de la technique, ou les centaines de conflits socio-environnementaux qui se sont produits.

Cela a eu pour effet de gommer les alertes scientifiques et les résistances sociales du passé, ce qui dépolitise la problématique environnementale, comme si elle n’était qu’une simple facette, alors invisible, d’un nécessaire redressement du pays.

D’où vient l’expression « Trente Glorieuses » et comment expliquez-vous qu’elle ait rencontré un tel succès politique et médiatique ?

Elle a été proposée en 1979 par l’économiste Jean Fourastié dans son livre Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975. Il fait une analogie avec les Trois Glorieuses, ces trois jours de révolution de juillet 1830 qui ont installé une monarchie bourgeoise et industrialiste. Par un jeu de contraste, il affirme aussi que les « Trente Glorieuses » ont été une « révolution » menée de façon consensuelle par des technocrates.

Cette expression est une manière de caractériser une période de croissance économique, d’expansion capitaliste dirigée, qu’a connu l’Occident jusqu’au milieu des années 1970. Il n’y a plus eu ensuite d’années de croissance à 5 %, mais une croissance beaucoup plus faible et un chômage de masse. Fourastié a proposé une lecture dépolitisée des années d’après-guerre où les tensions et les limites sous-jacentes n’apparaissent pas. D’où l’impression dominante qu’il suffirait de restaurer la croissance d’antan pour que tout aille mieux.

Quelles étaient ces tensions ? Autrement dit, quels étaient les terrains de lutte à l’époque ?

Ils étaient multiformes. Il y avait, par exemple, un syndicalisme minoritaire qui critiquait l’organisation scientifique du travail. Il y avait des résistances passives autour du travail à la chaîne dans l’industrie automobile. Des agriculteurs refusaient la modernité agricole en se lançant dans l’agriculture biologique ou en cultivant des variétés anciennes de semences.

Il y avait aussi des scientifiques critiques, comme les savants du Museum Roger Heim et Théodore Monod. La Communauté de l’Arche de Lanza Del Vasto – la version française et catholique du gandhisme – était également très active dans l’anticolonialisme et l’opposition au nucléaire, avant de jouer un rôle-clé dans la lutte du Larzac.

Dans le champ intellectuel et culturel, on trouve des critiques du modèle d’après-guerre à travers les critiques des « mythologies » chez Roland Barthes et de la « vie quotidienne » chez Henri Lefebvre, mais aussi chez Jacques Tati, Boris Vian, Georges Brassens, René Barjavel, et dans un tout autre registre, dans le mouvement naturiste. Des intellectuels que l’on redécouvre aujourd’hui, comme Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, s’en prenaient à l’emprise de la technique prolétarisant et déresponsabilisant les femmes et les hommes. Mais tous ces contestataires ont été activement marginalisés.

Comment ?

C’est un véritable chantier pour les historiens que de montrer les différentes tactiques par lesquelles la critique a été gérée, gouvernée par les nouvelles élites politiques, religieuses, scientifiques et techniques. La montée des technocrates – comme les X-Mines, par exemple, qui dirigeaient tout le secteur de l’énergie et du nucléaire – et la « guerre culturelle » qu’ils menaient contre les secteurs « traditionnels » de la société en sont un élément.

Certains politistes ont même pu parler de la Cinquième République comme la « République des technocrates » enfin « libérés » du parlementarisme et autres archaïsmes pour conduire plus vite la France vers le « progrès ». Avec l’expertise sanitaire et environnementale, on assiste aussi à une sorte de digestion, voire une disqualification, de la critique par son institutionnalisation et sa « technicisation ». Enfin, le consumérisme et la publicité jouent également un rôle très important.

Christophe Bonneuil -

Vous proposez de renommer les « Trente Glorieuses » les « Trente Ravageuses ». Pourquoi ?

Il faut metttre en lumière le bilan environnemental, énergétique et sanitaire des décennies de haute croissance. Du point de vue sanitaire, il y a eu, par exemple, plus de 75 000 morts de silicose entre 1946 et 1987. Des millions de mètres carrés de bâtiments ont été recouverts d’amiante, le produit-phare de la modernité d’après-guerre. D’ici 2025, l’amiante aura fait plus de 100 000 morts.

L’indicateur de progrès véritable (ou Genuine Progress Indicator) montre que le bien-être réel dans les pays industrialisés décline à partir de 1978, alors que le PIB augmente, ce qui veut dire que les choix techniques et économiques qui fondent le modèle de développement d’après-guerre n’ont mis qu’une génération pour montrer leur contre-productivité.

Du point de vue environnemental, pour chaque point de croissance économique, il y avait deux points de croissance de la consommation d’énergies fossiles. La ville, la production industrielle, l’agriculture et le modèle d’habitat et de consommation des « Trente Glorieuses » représentent un recul en termes d’efficacité énergétique et d’efficacité matière. En fait, nous nous sommes engagés à l’époque dans une voie néfaste pour les générations futures.

Notre mémoire associe toujours cette période à une « croissance », un essor. Mais tout dépend de ce que l’on compte : la production augmente, mais le rendement énergétique se dégrade. Le réseau routier et autoroutier s’étoffe, mais le réseau ferroviaire est amputé. Entre 1948 et 1974, le nombre de voyageurs en train – hors Paris-banlieue – chute de plus de 25 %.

Donc parler de « Trente Ravageuses » ou de « Trente Pollueuses » est un pied de nez provocateur à l’histoire officielle qui ne compte que les « progrès », alors qu’une histoire de ce qui décline, de ce qui se dégrade est toute aussi éclairante pour comprendre la période et l’héritage qu’elle nous laisse.

L’augmentation du nombre d’« affaires médiatico-scientifiques » depuis de nombreuses années, comme le dossier de l’amiante, par exemple, est-elle une conséquence de la modernisation d’après-guerre ?

Il y a effectivement un certain nombre de problèmes sanitaires qui se sont révélés à retardement. Mais des scientifiques et des apiculteurs dénonçaient déjà les dégâts des pesticides à la fin des années 1940, par exemple. Souvent, ces alertes et ces contestations ont été doublement étouffées : elles ont d’abord été marginalisées par les modernisateurs ; puis elles ont connu une deuxième mort dans notre mémoire collective du fait que les historiens ne s’y sont pas intéressés jusque récemment. Notre livre entend sonner la fin de cette amnésie et contribuer ainsi à la reconstitution de la mémoire longue des questions et des luttes socio-environnementales.

Vous qualifiez la période d’après 1945 comme la « grande accélération de l’Anthropocène ». Qu’entendez-vous par là ?

Des scientifiques ont proposé de baptiser les 200-250 dernières années du nom d’« Anthropocène », succédant ainsi à la période de l’Holocène. Ils signifient par là que l’humanité est devenue une force géologique majeure.

A la fin du XXIe siècle, la température à la surface de la Terre risque fort d’avoir augmenté de 4°C, ce qui serait inédit depuis 15 millions d’années... Cette nouvelle période géologique qu’est l’« Anthropocène » est le moment où l’histoire humaine a rendez-vous avec celle de la Terre. La nature n’est plus le cadre impassible à l’action humaine. Les études scientifiques qui font débuter l’Anthropocène avec la révolution thermo-industrielle notent aussi une « grande accélération » après 1945.

Les 24 indicateurs des perturbations humaines du système-Terre retenus par ces scientifiques (émissions de gaz à effet de serre, biodiversité, cycles du phosphate, de l’azote, de l’eau, etc.) virent au rouge. Toutefois, ces mêmes scientifiques espèrent que s’ouvre désormais une troisième phase de l’Anthropocène, qui sera celle de la prise de conscience et de l’action...

- Propos recueillis par Anthony Laurent.


Source : Anthony Laurent pour Reporterre.

Première mise en ligne sur Reporterre le 5 octobre 2013.

Photos :
. Dame avec caddie : Blog Collège Villars de Denain
. Portrait de Christophe Bonneuil : Anthony Laurent.

Lire aussi : La croissance, c’est dépassé


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