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Des citoyens se prennent en main à Marseille‏

Emmanuel Daniel

lundi 29 septembre 2014

Afin d’améliorer leur cadre de vie sans attendre une hypothétique action de la municipalité, un collectif d’habitants d’un quartier populaire de Marseille multiplie les actions concrètes. Au programme, troc de livres, végétalisation de la ville, et mobilisation festive pour améliorer les transports publics.


« On a besoin de s’en sortir ensemble entre pauvres », clame Claude. C’est ce qui a poussé cette jeune sexagénaire a rejoindre Brouettes et compagnie, un collectif d’habitants de la Belle de mai, quartier le plus pauvre de Marseille. Ce groupement informel de riverains qui regroupe chômeurs, assistantes de direction, artistes ou encore jardiniers partage un objectif simple, celui d’améliorer leur cadre de vie.

Ils se sont réunis pour la première fois en 2008, à l’appel d’une radio locale et d’un animateur culturel qui proposait aux habitants de redécouvrir leur quartier. Puis ils se sont de nouveaux retrouvés, cette fois-ci, sans l’animateur. « On avait une même aspiration à créer du lien social et de la convivialité. On s’est dit que pour ça, on n’avait pas besoin de médiateurs donc on s’est affranchis de cette tutelle et on a fondé un collectif », raconte Anne, une des premières Brouettes, comme ils se nomment entre eux.

Redorer l’image du quartier

Leur première action fut de mettre en place une bibliothèque de troc, alimentée par les dons des riverains. Une initiative loin d’être anecdotique. « C’est un choix politique qu’il n’y ait pas de bibliothèque dans le quartier. La culture, ce n’est pas pour les pauvres. Nous on considère que les livres doivent venir aux gens », estime Catherine, autre membre du collectif.

Alors, pour démocratiser la lecture, ils ont rempli des brouettes et se sont installés dans le quartier pour les distribuer et en collecter de nouveaux. Ils ont également convaincu des commerçants de mettre en place des mini-librairies dans leur boutique et lancé une pétition pour demander l’ouverture d’une bibliothèque.

Mais leur combat principal est de redorer le blason de la Belle de mai, comme l’explique Sarah : « Notre quartier a une mauvaise image et pourtant il a du potentiel ». Pour le mettre en valeur, ils multiplient les initiatives. Ainsi, avec l’entreprise Proxi-pousse, ils ont mis au point un parcours touristique en tricycle électrique afin que les touristes et les Marseillais puissent découvrir le quartier sous un angle nouveau. Ils ont également coorganisé des balades à thème en impliquant les habitants de la Belle de mai. Ceux-ci accueillent chez eux les visiteurs et leur racontent une anecdote sur le territoire ou leur lisent un passage d’un ouvrage qui leur tient à cœur.

Des jardiniers culturels

Les Brouettes, qui se définissent comme des « jardiniers culturels » ont également décidé de prendre eux-mêmes en main l’aménagement de l’espace urbain. Ils ont ainsi pris d’assaut une ruelle très fréquentée mais laissée à l’abandon et ont repeint les murs, installé du mobilier urbain et planté des fleurs. Pour Claude, cette action, au même titre que les apéros organisés régulièrement dans la rue ou les actions de végétalisation du quartier, participe de la « réappropriation de l’espace public par les habitants ».

Le collectif s’est également saisi du problème des transports. Ils ont lancé une action pour obtenir une navette reliant le quartier au centre-ville pendant la nuit. Des cartes postales contenant leurs revendications ont été distribuées aux habitants qui n’avaient plus qu’à les timbrer et à les poster. L’intelligence collective et l’expertise citoyenne ont permis aux Brouettes de « proposer un projet clé en main à la mairie » incluant le tracé de la ligne, les arrêts et suggérant l’utilisation d’un véhicule électrique, raconte Catherine. Grâce à cette « mobilisation festive », leur message a été entendu. Ils ont été conviés aux délibérations organisées par la collectivité et une navette (non-électrique) a été mise en place dans la foulée. « On est les usagers et on veut avoir la maîtrise de l’avenir de notre quartier », lance Claude.

Anarchiquement cohérent

Les multiples actions portées par les Brouettes valent au collectif d’être sollicité par des structures désireuses d’organiser des événements à la Belle de mai. « Les associations viennent nous chercher pour toucher les gens du quartier », note Danielle. Leur travail de terrain leur a permis d’acquérir une légitimité auprès des habitants mais aussi du monde associatif marseillais. « Nous avons fait un meilleur travail que le Comité d’intérêt de quartier », s’amuse Claude, heureuse de montrer que des citoyens peuvent s’auto-organiser sans passer par les instances censées les représenter.

D’ailleurs, les Brouettes refusent de se constituer en association et veulent éviter tout formalisme. « On ne fait pas d’assemblée générale, on ne demande pas d’argent, chacun agit en fonction de ses disponibilités, on n’a pas de paperasse à faire. Ça prendrait de l’énergie, on préfère la mettre dans l’action concrète », explique Catherine. « Ça fuse dans tous les sens, tout se passe naturellement », estime Sarah qui parle d’organisation « anarchiquement cohérente ». Chaque riverain qui se sent concerné par la vie du quartier est invité à joindre le groupe qui fluctue entre 15 et 50 personnes selon les actions.

En cinq ans, les Brouettes estiment avoir contribué à améliorer l’image du quartier. « Un couple de retraités venu de la région parisienne s’est installé à la Belle de mai car ils avaient vu tout ce que nous y faisions », se réjouit Catherine. Mais malgré ces petites victoires, elle reconnait que leurs actions « ne changent pas les réalités économiques et sociales du quartier qui reste un des plus défavorisés de France. Notre action est un palliatif. On met des petits pansements sur des grosses plaies. On ne crée pas d’emploi par exemple », note-t-elle. Mais, s’ils sont impuissants à éradiquer la misère économique, leur utilité est ailleurs, comme l’explique Sarah : « D’un point de vue humain, on est plus qu’un pansement, on est un baume du tigre ».


Source et photos : Tour de France des alternatives

Première mise en ligne sur Reporterre le 4 octobre 2013.

Lire aussi : A Marseille, L’Equitable Café fait vivre... un café différent .

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