Accueil > Alternatives > Séjour chez le Géo Trouvetou du revenu de base

Alternatives

Séjour chez le Géo Trouvetou du revenu de base

Emmanuel Daniel

mercredi 2 octobre 2013

Afin d’éviter des « bouleversements environnementaux et sociaux cataclysmiques », Aodrenn expérimente et diffuse des « modes de transport et d’habitat » soutenables à l’échelle de 7 milliards de personnes. Dans le même temps, il milite pour l’instauration d’un revenu de base, estimant que sans intervention politique majeure, les alternatives ne permettront pas seules de faire émerger un nouveau paradigme.


Plutôt que de « perdre sa vie à la gagner », Aodrenn a décidé de tendre vers l’autonomie afin de ne pas dépendre d’un emploi salarié pour pourvoir à ses besoins. Ce Breton au look de surfer s’est donc acheté il y a dix ans un terrain dans le Luberon sur lequel il a installé caravanes, yourtes, cabanes en bois et bus reconvertis en appartement, le tout sans autorisation.

Son atelier-cabane dont la structure est constituée d’arbres vivants

« Je suis venu ici par nécessité. Je voulais vivre de mon art et aujourd’hui, pas facile d’être saltimbanque », explique cet artiste multicarte. Pour continuer ses activités, sans « avoir à travailler au Macdo », il a troqué son costume de troubadour contre celui de technicien.

Grâce aux multiples panneaux solaires qu’il a installés sur son terrain, Aodrenn n’a pas besoin d’être raccordé au réseau. Fini donc les factures d’électricité. Il s’est également libéré des factures d’eau grâce à un forage lui permettant de puiser directement dans le sol. Les divers logements qu’il a érigés, sont principalement constitués de matériaux de récupération. Quant à la nourriture, il cultive un potager et une forêt comestible et vit des rebuts de « la société de surconsommation ». En l’espèce, il va récupérer les invendus des magasins bios des alentours.

Cet ancien directeur de cirque est, à force d’expérimentations, devenu maitre dans le maniement du panneau solaire. Il a ainsi pu améliorer un véhicule électrique alimenté par l’énergie solaire « à assistance musculaire » jusqu’à atteindre une autonomie de 200 kilomètres, sans pédaler ou presque. Sans efforts, il peut tracter des charges allant jusque 150 kilos. Grâce aux différents attelages qu’il a fabriqués, il peut transporter des matériaux mais aussi des personnes.

Adaptation soutenable

Si Aodrenn essaye de limiter sa dépendance au système, c’est en prévision des « bouleversements environnementaux et sociaux cataclysmiques » qu’il pense inéluctables si nous ne changeons pas notre mode de vie. Pour tenter d’inverser la vapeur, il promeut un modèle d’« adaptation soutenable », un concept qui mêle la simplicité volontaire, l’amélioration et la réappropriation des moyens de production afin de prendre en compte la contrainte écologique.

Four solaire

« Il va falloir s’adapter », lance-t-il. Et il compte sur la technologie pour nous y aider. Bien conscient que la technique n’est pas neutre et que ces avancées ne se traduisent pas mécaniquement en progrès sociaux, il travaille sur des modèles d’habitat et de transport « forcement accessibles à tous et pas réservés à une poignée de bobos. Il faut que ces technologies soient utilisables par 7 milliards d’être humain. Elles devront donc être biodégradables ou du moins recyclables ».

Il est loin d’être le seul à tenir ce genre de discours. Mais contrairement à beaucoup de partisans de la décroissance, il a décidé de mettre ses idées en application et de travailler lui-même au développement de technologies résilientes. Sur son terrain trônent donc des machines qui trouveraient toute leur place dans l’atelier de Géo Trouvetou.

Ainsi, il tente de cultiver des algues pour combler les apports nécessaires en protéines, il a élaboré un système d’épuration naturelle de l’eau, une cabane soutenue par des arbres vivants ou encore un moteur Pantone pour limiter la consommation d’essence d’un véhicule.

Le bateau coule

Cette passion pour la bidouille, il tente de la partager avec les locataires de son terrain (4 personnes y ont installé mobil-homes et yourtes) et avec les visiteurs. « Tout le monde peut le faire », assure-t-il. Pour le prouver, il a créé une « Université populaire de la transition » pour permettre à d’autres que lui de se lancer sur les chemins de l’autonomie grâce aux formations à prix libre qu’il dispense.

Néanmoins, il ne croit pas que la multiplication des alternatives suffira à transformer en profondeur la société. « Le bateau coule, chacun écope de son côté mais si personne ne bouche le trou, le problème ne sera pas réglé », argue-t-il. Pour lui, l’échange marchand et son corollaire, la lutte du tous contre tous, ont tellement colonisé notre imaginaire que seule une intervention politique radicale permettra de déconditionner nos esprits rendus apathiques par plusieurs décennies de société du spectacle et de consumérisme :

« On se bat avec des armes pas équitables. On fait face à un bulldozer médiatique qui lobotomise les gens à grand renfort de publicité. Pour avoir du poids, il ne suffit pas d’avoir des modèles alternatifs, mais il faut un modèle politique qui permette au plus grand nombre de pouvoir faire des choix. Aujourd’hui, les gens n’ont pas le choix, ou plutôt ils pensent qu’ils n’ont pas le choix car nous sommes tous conditionnés par la peur du manque ».

L’émancipation par le revenu de base

Pour nous faire comprendre que « nous vivons dans une société d’abondance » et voir la logique du don remplacer la logique de l’échange, il milite pour le revenu de base, à savoir l’idée d’un revenu suffisant pour vivre, distribué à tous les citoyens tout au long de leur vie sans conditions.

Selon lui, cette mesure permettra d’« abolir l’esclavage moderne », libérant les personnes d’un travail aliénant et vide de sens et leur dégageant du temps pour cultiver leur jardin, lire, monter des projets personnels ou professionnels ou faire de la politique. Sans cette reconquête de notre temps libre, il estime que les conditions matérielles permettant à chaque citoyen d’engager sa révolution intérieure ne seront pas réunies.

L’objection la plus récurrente à cette mesure consiste à dire que cette manne d’argent versée sans obligation de travailler pousserait à l’inactivité et à la fainéantise. Pour répondre à ce présupposé, Aodrenn s’appuie sur son cas. Titulaire du RSA (qu’il a renommé Revenu archaïque de survie), il argue qu’« un revenu dissocié d’une activité contrainte, n’est pas un frein à la motivation d’entreprendre, d’inventer, de créer un monde meilleur… ».

L’idée peut paraître utopique à l’heure où les gouvernements sont plus soucieux de réduire les dépenses publiques que d’assurer une existence décente à leurs citoyens. Pourtant Aodrenn est persuadé de sa mise en place prochaine. Il cite les expérimentations en cours en Alaska, Inde ou Namibie et signale qu’une initiative citoyenne européenne sur le sujet est en cours.

Il place également son espoir en Suisse, pays où l’instauration du revenu de base sera votée par référendum en 2015. Et pour accélérer la mise en œuvre de cette mesure émancipatrice, il parcourt les forums et débats avec son véhicule électrique pour tenter de convaincre ceux qui veulent bien l’écouter que leur salut se trouve dans cette idée théorisée par le révolutionnaire anglais Thomas Paine qui déclarait que « sans revenu, point de citoyen ».



Source et photos : Tour de France des alternatives

Lire aussi : Pour en finir avec le chômage, il faut instaurer le revenu universel

Info

  • Comment retisser le territoire français sans être "inféodé à la croissance"

    Entretien avec Dominique Marchais

    Le film La ligne de partage des eaux, qui sort en salle ce mercredi, enquête en finesse sur la façon dont les habitants du doux pays de France pourraient se réapproprier un territoire mangé par le productivisme. Philippe Desfilhes a rencontré Dominique Marchais, son réalisateur.

  • Il relance la grenade en France, et elle est bio

    Marie Astier (Reporterre)

    Il n’y a pas de grenade dans le sirop de grenadine ! Car la culture de ce beau fruit est abandonnée en France depuis le XXème siècle, et les producteurs de sirop ont gardé le nom sans la réalité. Mais un agriculteur du Gard a lancé le projet fou d’en relancer la culture. Ca fonctionne, et en bio en plus !

Tribune

  • Mme Royal, abandonner l’écotaxe serait aberrant

    Peio Dufau et Jérôme Teillary (CGT)

    Des syndicalistes prennent parti. "La pollutaxe n’est pas une fiscalité punitive (...), mais un juste rééquilibrage d’une concurrence déloyale et faussée entre la route et les moyens de transport alternatifs."

  • L’appel de Jimmy Carter et Mary Robinson pour le climat

    Jimmy Carter et Mary Robinson

    L’ancien président des Etats-Unis et l’ancienne présidente d’Irlande appellent à la mobilisation sur le changement climatique. En 2015, adjurent-ils, "les dirigeants du monde entier doivent s’entendre sur un traité pour le climat".