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Bien manger c’est partager !

Erwan Manac’h (Politis)

mardi 14 janvier 2014

Les Amis du Zeybu, en Isère, ont créé une coopérative qui vend des produits locaux et redistribue une partie des recettes sous forme de monnaie solidaire.


- Eybens (Isère), Reportage

Lové le long d’une allée piétonne bordée d’immeubles, un local associatif abrite un trésor d’ingéniosité et d’engagement. À Eybens, petite ville de la banlieue grenobloise (Isère), l’association Les Amis du Zeybu a mis sur pied un réseau de vente directe en y insérant, dès l’origine, un principe de solidarité.

L’expérience commence en octobre 2008, lorsque l’épicier du quartier annonce qu’il ferme boutique. Jean-Jacques Pierre, professeur de technologie en collège qui vit depuis une vingtaine d’années au-dessus du commerce en faillite, amorce une réaction. Avec quelques voisins, il décide de créer une coopérative d’achat en vente directe pour faire vivre l’endroit, l’un des derniers lieux de rencontre du quartier.

L’idée-force des Amis du Zeybu naît six mois plus tard au cours d’une discussion avec un producteur d’œufs qui a sur les bras un stock considérable. « Nous ne voulions pas qu’il baisse ses prix, mais il voulait faire un geste, se souvient Jean-Jacques Pierre, aujourd’hui président de l’association. Alors nous lui avons suggéré de faire un don que nous distribuerions à la banque alimentaire. » Un concept est né.

Depuis, la mécanique s’est affinée. Deux mardis par mois, des producteurs locaux livrent les Zeybuliens bénévoles en suivant les commandes passées sur Internet par les adhérents de la coopérative. Ils repartent avec un chèque mais offrent en nature environ 10 % de leur livraison. Les adhérents récupèrent leur commande, dont le montant est débité de leur compte Zeybu, qu’ils ont crédité au préalable par chèque, sans transfert direct de monnaie. Pour compléter leur panier, ils sont invités à effectuer quelques achats sur un étal que l’association monte avec les denrées cédées par les producteurs.

Le produit de la vente de ces dons, environ trois mille euros par an, est redistribué aux deux tiers sous forme de « crédit Zeybu » à des familles bénéficiant de l’aide alimentaire. Elles deviennent à leur tour adhérentes de l’association et peuvent régler leurs achats avec cette monnaie solidaire. La boucle est bouclée.

« Ce n’est pas une aide, c’est un principe de non-exclusion ! affirme Jean-Jacques Pierre. Nous ne pourrons pas changer les choses si nous ne sommes pas tous ensemble. » Les Amis du Zeybu conjuguent ainsi une préoccupation environnementale (les produits sont locaux et bio autant que possible) avec une volonté sociale. Grâce à la monnaie solidaire, les bénéficiaires de l’aide alimentaire restent anonymes au moment d’effectuer leurs achats. « On ne construira pas une société de paix si on laisse les gens en position de recevoir et jamais de donner », insiste Jean-Jacques Pierre.

Ce supplément d’âme nécessite un peu d’énergie de la part des bénévoles pour aider les familles en situation précaire à surmonter la fracture numérique et anticiper les difficultés. « Il y a plusieurs freins mais, avec des personnes impliquées, capables d’un accompagnement discret, cela fonctionne », raconte Catherine Fonte, présidente de l’association Eybens Accueil d’urgence, qui distribue des Zeybus solidaires d’une valeur de 15 ou 20 euros par mois. À ce jour, sur la cinquantaine de familles que l’association accompagne, dix-sept ont ouvert un compte chez les Amis du Zeybu.

La coopérative s’est installée dans les locaux de l’ancienne épicerie de quartier et a atteint une taille importante en un an et demi. Les jours de marché, les « Zeybus producteurs » peuvent aussi, moyennant un petit don, installer leur étal devant le local de l’association pour vendre d’autres types de produits.

Entre deux marchés, les Amis du Zeybu organisent des animations de quartier autour de l’alimentation : un four à pain, des ateliers crêpes ou pizzas, la construction d’un lombri-composteur avec le centre de loisirs. Et ils projettent l’achat de vélos triporteurs pour promouvoir les déplacements doux. C’est un premier pari gagné pour la petite bande de riverains : contribuer à animer la vie du quartier.

La coopérative a surtout rencontré l’admiration des penseurs de l’économie sociale et solidaire (ESS). Jean-Jacques Pierre en a pris conscience en 2010 alors qu’il intervenait à la tribune d’un colloque organisé à Science Po Grenoble : « J’ai été sidéré par l’enthousiasme de l’auditoire. Nous n’avions pas pleinement conscience de ce que nous avions réalisé. »

Depuis, Les Amis du Zeybu collectionnent les récompenses. Lauréats de plusieurs appels à projet, invités aux États généraux de l’ESS à Paris en 2011, ils ont été distingués en juin par le prix européen « Reves » – pour « Réseau européen des villes et régions de l’économie sociale ». Une récompense qui distingue, parmi une cinquantaine de projets européens, des exemples de coopération réussie entre des citoyens porteurs de projets et des collectivités. Mais cette reconnaissance ne soulage pas pour autant la petite association : « Le plus incroyable, dans notre projet, c’est qu’il soit toujours vivant », souligne Jean-Jacques Pierre.

Car l’association, gérée avec minutie, ne survit que par l’engagement de son équipe de bénévoles. « Au début, c’était monstrueux, je n’en dormais plus la nuit », se souvient Chantal Violette, un as des tableaux Excel, qui a longtemps géré les registres labyrinthiques servant à passer les commandes. Cette ancienne salariée du centre social du quartier, aujourd’hui retraitée, a commencé par distribuer des oeufs aux « mamies du quartier ».

« Puis Jean-Jacques Pierre m’a demandé d’entrer au bureau de l’association. C’est pour cela que je me retrouve aujourd’hui dans cette galère », sourit-elle. En mai 2012, le fils du président a développé gracieusement un site Internet sur mesure pour gérer les réservations. Et Jean-Jacques Pierre l’assure : l’association ne serait plus sur pied sans ce progrès logistique crucial.

« Notre projet, c’est du cristal, résume le président, cela paraît tout beau, tout génial, mais c’est très fragile. » Sur les sept cents adhérents environ que l’association a connus depuis sa création, il y a beaucoup d’allées et venues. Aujourd’hui, il reste environ trois cents adhérents, motivés par l’envie de changer les choses. « On en perd deux cents par ans et, d’une centaine de salades distribuées au plus fort de notre activité, nous sommes descendus à une cinquantaine par marché ».

L’ambition solidaire du projet Zeybu est, elle aussi, fragile. « Si 20 % des gens achètent des produits du Zeybu solidaire, c’est déjà beaucoup, constate Jean-Jacques Pierre. Mais, là où je me suis planté, c’est en imaginant que les gens seraient volontaires pour faire les distributions. »

La mairie d’Eybens offre aux Zeybuliens le local dans lequel ils organisent les distributions, mais ils n’ont aucune subvention de fonctionnement, mis à part quelques appels à projet occasionnels. Hormis le petit pécule que l’association récupère sur la vente des dons de producteurs (un tiers des recettes), elle dispose donc de très peu de moyens.

Les Zeybuliens n’ont cependant jamais évoqué l’hypothèse de prendre une marge sur les ventes pour tenter de solidifier leur structure.

La démarche doit rester bénévole et vouée au vivre-ensemble avant tout. « C’est la place du village ! Nous essayons de redonner du sens aux échanges », revendique le fondateur de l’association. « L’erreur et la contrariété doivent être intégrées comme une normalité, nous devons redécouvrir tous ces aspects des échanges, ajoute-t-il. Si nous voulons faire de l’efficacité, nous irons droit dans le mur. »

La démarche repose donc sur un engagement volatile et difficilement transposable partout ailleurs. Sans professionnalisation soutenue et pensée avec les collectivités, les Zeybuliens auront beaucoup de mal à faire essaimer leur belle idée.



Source et photos : Publié dans et transmis amicalement par Politis

Photo Une : Les amis du zeybu

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