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Ecologie

Il relance la grenade en France, et elle est bio

Marie Astier (Reporterre)

mercredi 23 avril 2014

Il n’y a pas de grenade dans le sirop de grenadine ! Car la culture de ce beau fruit est abandonnée en France depuis le XXe siècle, et les producteurs de sirop ont gardé le nom sans la réalité. Mais un agriculteur du Gard a lancé le projet fou d’en relancer la culture. Ca fonctionne, et en bio en plus !


- Domazan (Gard), reportage

Avec sa chemise bien repassée, son pull en col V et sa petite écharpe blanche, Jean-Claude Peretto a plus l’air d’un cadre supérieur que d’un agriculteur. Mais il s’occupe soigneusement des dix hectares de grenadiers qu’il a plantés il y a maintenant sept ans. Les quatre mille arbustes s’alignent dans la plaine agricole, entourés d’oliviers et de vignes. A l’horizon, on distingue le Mont Ventoux. A leur pied, coquelicots et herbes folles poussent à coeur joie.

« On appelle cela une grenadière », explique-t-il. La sienne est la plus ancienne et la plus grande de France. « La première du pays », résume-t-il en laissant échapper un sourire.

« Quand j’ai planté, les gens m’ont pris pour un fou. Je cultive des grenadiers et en plus je laisse pousser l’herbe... Mais maintenant, je reçois des coups de fil de partout, on me demande comment faire ! » Son idée a déjà essaimé : désormais, on compte plus de cinquante hectares de grenadiers en France, un chiffre qui augmente régulièrement.

A 64 ans, le jeune retraité passe ses matinées à tailler ses arbres, débroussailler et soigner ses grenadiers, cultivés en bio bien sûr. Il regarde les vignes quelques parcelles plus loin : « Tout est traité au désherbant alors que l’on est sur la zone de captage des eaux de Nîmes, je ne comprends pas. »

Il s’est lancé dans l’agriculture sur le tard. Jean-Claude Peretto a débuté dans la grande distribution, avant de devenir directeur commercial chez Ferrero, puis de monter à la capitale pour vendre du matériel de restauration spécialisé pour les hopitaux.

« Ces dernières années n’ont pas été très valorisantes, je ne voulais pas rester sur un échec », confie-t-il. A 55 ans, il est licencié et sait que retrouver un emploi à son âge ne sera pas facile. Il pense alors se lancer dans l’immobilier : « Ma femme me l’a déconseillé ». Il n’a pas les capitaux nécessaires.

Une culture oubliée en France

Alors, il se rappelle sa passion pour le jardin, sa mère maraîchère et retourne dans le sud pour se lancer dans l’agriculture. « Mais je ne voulais pas faire quelque chose qui existait déjà en France, parce qu’il y a déjà suffisamment d’agriculteurs qui font de bons produits », précise-t-il.

En bon commercial, il réalise une étude de marché et découvre que sur les trois mille cinq cents tonnes de grenades consommées chaque année dans l’hexagone, la totalité est importée : « C’était un petit marché, mais suffisant pour se lancer. » De surcroît, le jus de grenade fait « fureur » aux Etats-Unis. « Je me suis dit que cela viendrait en France, et qu’il fallait être le premier sur ce marché », poursuit-il.

Il commence par se former, d’abord en passant son brevet de responsable d’exploitation agricole, puis en se documentant sur la grenade. « Il existe mille deux cents cultivars, c’est-à-dire de variétés de grenades dans le monde », s’exclame-t-il. Avec sa femme il voyage en Espagne, en Italie et jusqu’en Israël pour voir comment on cultive la grenade.

Car en France, ce fruit n’est plus cultivé depuis le début du XXe siècle. « On s’est intéressé à des cultures plus productives, explique Marie-Josée Peretto. A l’olivier et surtout à la vigne, qui a fait la fortune de l’agriculture du sud. » La grenade était pourtant présente sur la côte méditerranéenne dès l’antiquité, il existe même une variété adaptée au climat local, tout simplement appelée « Provence ».

« Elle fait un jus extraordinaire, s’enthousiasme l’arboriculteur. Les gens croient que la grenade vient de loin, on la comptabilise dans le panier des fruits exotiques, ils ont oublié qu’elle pousse aussi ici. »

y
Un accueil réservé dans le monde agricole

Une fois son projet bien ficelé, il a commencé à chercher des terres. Pas facile de se faire accepter dans le monde agricole. Avec son look BCBG, sa voiture encore immatriculée 91 (Essonne), on le prenait pour « un lotisseur en puissance », admet-il. Il finit par trouver, signe la promesse de vente en plein été. Les agriculteurs étaient-ils en vacances ? Toujours est-il qu’ils n’ont pas vu passer la publication dans le journal local : « Si un jeune agriculteur avait voulu ces parcelles, elles me passaient sous le nez ».

Puis il plante des arbrisseaux d’à peine cinquante centimètres car il n’a pas l’argent pour en acheter de plus grands. Il demande des aides. Mais celles destinées aux jeunes agriculteurs requièrent d’avoir moins de 40 ans. Pour la Mutualité sociale agricole, sa culture est « hors cadre » et il est trop vieux : « J’ai payé plein pot dès la première année. »

Il s’adresse à la chambre d’agriculture du Gard, encline à soutenir les productions bios : « Ils sont tous venus, puis je n’ai jamais eu de nouvelles. » Il n’obtient quasiment que les subventions pour la conversion en bio, tout le reste lui passe sous le nez. « Si j’avais eu plus d’aides, j’aurais pu embaucher du personnel et j’en serais autrement que là », regrette-t-il.

Cela ne l’empêche pas d’avoir déjà des idées pour la suite. Pour la première fois cette année, son exploitation a été à l’équilibre. Il a pu fabriquer un peu de jus de grenade et a vendu la totalité de ses grenades « de bouche », c’est-à-dire à manger, aux magasins bio du coin.

Il n’y a pas de grenade dans le sirop de grenadine !

Il compte vendre le jus comme un « alicament », un aliment qui soigne. « Mes copains en boivent contre le cancer de la prostate », plaisante-t-il, avant de sortir une collection de livres sur les bienfaits de la grenade. Pleine d’antioxydants, elle préviendrait le vieillissement des cellules, les maladies cardiovasculaires ou encore la maladie d’Ahzeimer.

Il espère aussi, un jour, commercialiser du vrai sirop de grenadine. Il montre une bouteille de limonade intitulée « Grenade artisanale », puis détaille la composition. « Elle ne contient pas de grenade ! », s’indigne-t-il. Les sirotiers ont depuis longtemps obtenu une modification de la recette du sirop, désormais réalisé à partir de fruits rouges : « Si j’inscris ’grenadine’ sur un sirop qui contient de la grenade, je risque de me faire verbaliser. »

Pour se « diversifier », il a également planté des grenadiers décoratifs, dont les jeunes branches sont vendues aux fleuristes pour décorer leurs bouquets. Dans son verger, il a planté d’autres arbres oubliés comme des néfliers et des diospyros kaki. Avec des figuiers et quelques oliviers, ils permettent d’assurer une biodiversité et quelques revenus annexes. Il teste même des variétés de citronniers et autres agrumes : « Avec le réchauffement climatique, ils pourraient s’adapter au climat local. »

Des projets à transmettre

Mais sa grande idée, c’est de structurer la filière grenade en France. Déjà quelques jeunes agriculteurs ont aussi planté de la grenade en bio. Il aimerait les rassembler dans une association, pour créer « une équipe » : « Chacun des producteurs devrait consacrer une petite partie de son temps à la filière, pour faire de la veille concurrentielle, technologique, ou de la commercialisation. »

Il espère aussi bientôt gagner suffisamment pour embaucher un ouvrier agricole, et ne s’occuper plus que de la marque, des produits et de la vente. Des compétences qui manquent souvent aux agriculteurs, et qu’il commence à mettre au service de ses voisins, notamment un producteur de vins bios sans sulfites :

« Il s’occupe de la partie technique de la fabrication de mon jus de grenade, et en échange, je vends son vin. » Il imagine ainsi créer un pôle d’excellence bio, pour regrouper les meilleurs produits du coin : grenades, vin, huile d’olive...

N’a-t-il pas trop de projets ? « Quelque part cela m’empêche de vieillir, répond-t-il. Quand on est retraité, on devient égoïste, on ne pense qu’à faire des voyages. Moi mon but c’est de me réaliser encore. »

L’important pour lui est d’avoir quelque chose à transmettre. « Je ne sais pas jusqu’où je pourrais aller, mais je m’entoure de jeunes. J’ai promis à ma femme que je ne planterai plus, poursuit-il. Elle m’a dit d’être raisonnable à mon âge... Mais si ce n’est pas moi, ce seront mes enfants. »


- Infos et contact : Grenade de France


Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

Lire aussi : Loi agricole en débat : c’est l’occasion de libérer les semences.


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