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A Lille, un jardin partagé par et pour les habitants

Fabien Ginisty (L’Âge de Faire)

samedi 26 avril 2014

Au cœur d’un quartier populaire lillois, le jardin partagé « des (Re)trouvailles » cultive surtout la convivialité. Rencontre.


Tout en discutant, Elise cueille des fleurs de bourrache. « Au départ, je venais pour jardiner. Je pensais que les gens venaient pour produire sur leur parcelle. Quand Geneviève et Chantal me disaient "ici, c’est surtout du lien social", je ne comprenais pas trop. »

Nous sommes à vingt minutes à pied du centre de Lille, quartier Moulins, dans un jardin. Tout autour de cet hectare de verdure aux airs anarchiques, le regard porte sur des façades en brique. Au cœur de la ville, c’est le « jardin des (Re)trouvailles ».

Ce samedi après-midi, ils sont une petite dizaine à s’activer, ou à flâner dans les allées. Comme souvent, c’est « Pépé », le premier arrivé, qui a ouvert le portail du lieu protégé par une grille. Dans le quartier, comme lui, une quinzaine d’habitants-jardiniers, membres de l’association gestionnaire du jardin, connaissent le code du cadenas.

Selon la règle des « jardins ouverts et néanmoins clôturés » (Jonc), Pépé a ensuite laissé le portail grand ouvert pour inviter le passant à la curiosité. Depuis dix-sept ans, c’est ainsi que l’on pénètre dans « le plus ancien jardin communautaire créé en France », assure Benjamin Gourdin, directeur adjoint des Amis des jardins ouverts et néanmoins clôturés (Ajonc). Des jardins non seulement conçus par les habitants, mais également entretenus et animés collectivement par eux-mêmes.

« Quand je suis mal, je viens ici », confie Pépé. Installé au calme, à l’abri des regards de la rue, l’ancien sans-abri profite de la paix des lieux, bercé par les roucoulements de « ses » pigeons : avec l’accord et l’aide des autres jardiniers, il a construit et peuplé un pigeonnier. Régulièrement, il vient nettoyer la volière, nourrir et caresser ses protégés.

« Bol d’oxygène »

Le jardin des (Re)trouvailles n’a rien d’un grand potager aux parcelles tracées au cordeau. Il ressemble davantage à une « friche organisée » pour favoriser la biodiversité. Depuis le portail, un sentier serpente entre les taillis et les haies à l’ombre des arbres fruitiers. Bientôt, on débouche sur « l’abri convivial », au centre du jardin.

Plus loin, on aperçoit des massifs de plantes aromatiques ornés d’hôtels à insectes, près d’une petite mare. Un espace clôturé signale la présence d’une ruche. Contre le mur, tout au fond, des toilettes sèches et des bacs à compost. Le jardin n’est pas vaste mais, quand on s’y promène, les perspectives changent constamment, de sorte qu’il parait immense.

Au détour d’une haie, le paysage s’ouvre et dévoile de petites parcelles. Pascal est là, qui inspecte quelques mètres carrés méticuleusement paillés. Tout à l’air en ordre, pas besoin de sortir les outils. Il revient s’asseoir aux côtés de sa fiancée Alexandra et de Pépé.

« Nous, on habite en appartement dans un autre quartier. On est venu passer l’après-midi. Ce jardin, c’est notre bol d’oxygène. Et puis on rencontre des gens de tous âges, de toutes cultures. » Entre lui et Pépé, la discussion s’engage sur la taille des haies et des arbustes, qu’il faudra organiser lors d’une prochaine « réunion de concertation ».

Pas un « truc de bobos »

« Il y a un référent par parcelle, surtout pour savoir ce qui a été planté », explique Elise, prélevant quelques fleurs de bourrache entre les « mauvaises » herbes de la parcelle dont elle est référente. « Mais toutes les décisions sont prises lors des réunions de concertation. On y discute de tout, et tous ensemble. » La jeune femme a découvert le lieu à l’occasion d’une « fête des voisins », alors qu’elle était encore étudiante et ne fréquentait que des étudiants.

"Le jardin, c’est un endroit où tu rencontres les gens de la vie de tous les jours. Ça décloisonne."

Aujourd’hui salariée d’une association d’éducation populaire sur l’alimentation, elle reconnaît qu’avec un jardin communautaire, « on pourrait vite se retrouver dans un truc de bobos… » Mais pas au jardin des (Re)trouvailles : grâce aux repas de quartier, aux événements artistiques et aux simples barbecues organisés aux beaux jours, les membres actifs de l’asso se démènent pour « ouvrir » le jardin et l’intégrer à la vie du quartier.

Un moyen de montrer à tous les habitants qu’il est facile d’intégrer la dynamique. Ainsi, les membres de l’association reflètent la diversité des habitants de ce quartier populaire. Ils ne sont d’ailleurs pas tous convaincus par les questions environnementales.

Lors des réunions de concertation mensuelles, des questions très pratiques pour la gestion du jardin amènent à des questionnements plus larges. Le groupe a par exemple fait le choix d’acheter les graines chez Kokopelli (Association qui promeut la biodiversité des semences), et non au supermarché. La décision a été prise après discussions, explications et débats autour de la notion de « semence libre », de « consomm’action »…

« Parfois, on aimerait que ça aille plus vite, mais c’est le jeu ! » sourit Elise. L’an dernier, la jeune femme a exprimé son mécontentement quand elle a constaté que « sa » parcelle avait été labourée, contre sa volonté. Les réunions mensuelles sont ainsi un moyen de gérer les conflits au sein du petit groupe.

S’approprier son quartier

« Le jardinage, c’est un moment où vous vous oubliez complètement. Et puis le lieu est tellement beau ! » Djamila ratisse les allées près de « l’abri convivial ». Elle a découvert le jardin l’été dernier, alors qu’elle avait emménagé depuis peu dans le quartier. On lui a confié « les bassins et la baignoire », qu’elle a nettoyés et dans lesquels elle a planté des bulbes. Mais elle préfère, comme aujourd’hui, s’occuper des parties communes.

Au fond du jardin, Jean-Marc se tient à distance raisonnable de la ruche. Il inspecte les allées et venues des butineuses. « Je coordonne un petit groupe d’apiculteurs amateurs. On s’occupe de ruches disposées dans différents jardins comme ici. »

Des jardins « comme ici », il y en a trente-deux. Depuis la création du jardin des (Re)trouvailles en 1997 par une association de quartier, le concept du jonc, inventé par cette association, a essaimé dans toute la région Nord-Pas-de-Calais. Aujourd’hui « tête de réseau », l’association des Amis des Jonc assure le lien entre les groupes autonomes, organise des formations au jardinage, facilite les projets inter-jonc comme l’apiculture, et peut leur fournir une aide logistique.

Elle contribue également à l’éclosion des nouveaux projets, toujours plus nombreux : « 78 jardins sont actuellement en préparation », précise Benjamin Gourdin. Hier encore association de quartier, l’Ajonc, qui compte aujourd’hui sept permanents, est désormais sollicitée par tous types de structures à l’échelle régionale, de la maison de quartier à la collectivité. L’association intervient même dans le cadre de projets plus larges de « rénovation urbaine ».

Le jardin communautaire devient ainsi, dans certaines agglomérations du Nord-Pas-de-Calais, un outil de politique urbaine au sens large : autour d’un projet environnemental, il permet aux habitants de s’approprier leur quartier, crée du lien social et du bien-vivre.

Mais, projets participatifs par excellence, les jardins communautaires ne se décrètent pas : « L’Ajonc ne part pas de rien pour créer un jardin. A l’origine d’un projet, il y a toujours deux ou trois habitants motivés pour impulser la dynamique », souligne Benjamin Gourdin. Et le directeur adjoint de rappeler que le seul jonc qui a dû être fermé, parmi la trentaine créée en dix-sept ans, procédait d’une commande institutionnelle.


Source et photos : L’Âge de Faire

Photo : plan général (Moulins propreté).

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