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Ecologie

A Bure, les opposants aux déchets nucléaires rêvent d’un nouveau Notre Dame des Landes

Isabelle Rimbert (Reporterre)

mardi 3 juin 2014

Des militants antinucléaires ont lancé ce week-end « Bure 365 », une campagne d’actions contre le projet CIGEO d’enfouissement de déchets radioactifs. Ils se sont retrouvés à la Maison de Résistance à la Poubelle nucléaire de Bure, pour trois jours de rencontres et d’échanges. Reporterre y était.


- Bure, reportage

Des voitures arrivent et se garent : on en sort un percolateur, des casseroles géantes, des écumoires…Dans la cuisine, ça s’active autour des cageots de fruits et légumes offerts par les agriculteurs du coin. Sur le perron, quelques personnes discutent au soleil, un café à la main. On est à Bure, un village de la Meuse isolé au milieu d’étendues de champs et de forêts, et dont la population culmine à cinq âmes par kilomètres carrés. Un weekend de mobilisation comme celui du 29 au 31 mai promet d’assurer une certaine animation dans le bourg.

Casquette vissée sur la tête, Eugène (prénom changé), 76 ans, paysan à la retraite et voisin, arrête son vélo pour discuter un brin. « La résistance au projet de stockage ? Elle vient pas mal de l’extérieur, mais cette maison la centralise. Au début, dans le coin, ça a créé de la méfiance, mais progressivement, il y a une prise de conscience de la population. C’est maintenant la propagande officielle qui inspire la méfiance ».

"Cette maison", c’est la "Maison de résistance à la poubelle nucléaire de Bure", une imposante bâtisse de 600 m2 au sol, retapée collectivement à l’huile de coude depuis son ouverture en 2004. C’est un lieu d’accueil, d’échanges et d’informations autour du projet de l’ Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA), structure financée par l’Etat et les producteurs de déchets radioactifs (EDF, Areva, CEA, etc.). Un haut lieu et de la lutte anti nucléaire, géré par l’association Bure Zone Libre (BZL).

En habituée de la maison, Laura, 28 ans, vient saluer Eugène. Venue de Savoie pour l’occasion, elle est salariée du réseau Sortir du Nucléaire. « Il faut maintenant créer les conditions d’un élargissement de la lutte au niveau national et international. C’est pourquoi l’Assemblée du Grand t’Est, qui réunit des collectifs, des associations et des sympathisants, lance cette campagne d’actions sur une année : Bure 365 ». A chacun de s’approprier la question et agir de manière décentralisée, selon ses envies : désobéissance civile, actions directes, publiques, ou juridiques… Le cadre est large, avec une limite : ne pas atteindre à l’intégrité physique des personnes. Bure 365, c’est un peu la riposte des militants aux conclusions du débat public mené par l’ANDRA et boycotté par les militants. La phase "pilote" et le léger report des travaux ( censés débuter en 2017) auxquels s’est engagé l’ANDRA sont perçus comme un nouvel écran de fumée, qui ne permet en rien la remise en question de l’arrivée en 2025 des premier colis de déchets radioactifs.

Pour Laura, « l’un des enjeux, c’est de renforcer le dialogue entre les différentes composantes de la lutte, comme les anciens et la nouvelle génération. Et créer des passerelles avec d’autres combats dans lesquels on retrouve des fondements tels que la revendication du bien commun, grâce au partage des expériences". Bure 365 s’inspire la campagne Gorleben 365 en Allemagne : ce village de sept cents habitants avait été choisi dans les années 1970 pour accueillir un centre de stockage en couche géologique profonde pour les déchets de haute et moyenne activité à vie longue, un projet comparable à celui de Bure.

Kilt noir et allure de rocker, Matthias, 46 ans, vient justement de Gorleben. « Entre aout 2011 et aout 2012. nous avons réalisé une centaine de blocages des entrées du centre d’enfouissement. et multiplié les initiatives : concerts improvisés, pose de panneaux informatifs, tournois de jeux, ateliers tricot, fêtes d’anniversaire…Il y a même eu deux mariages célébrés sur place !" La mobilisation avait dépassé les espérances : « Une centaine d’actions ont été réalisées par près de 3000 personnes venues d’un peu partout. Des gens de Bure sont notamment passés donner un coup de main, se souvient-il. Résultat, le projet a été gelé jusqu’en 2030. » De quoi donner le sourire aux militants de Bure, même si Gorleben 365 n’a pas conduit à remettre en question l’enfouissement même des déchets nucléaires.

Apres un repas végan et l’assemblée plénière, une trentaine de personnes se disperse vers différentes activités dans une ambiance joviale : atelier cartographie ou rédaction de texte, impression de tracts, réalisations d’affiches, enregistrements audio, mais aussi préparation du repas du soir ou vidange des toilettes sèches.

Ces moments de vie partagés permettent de tisser des liens précieux, et des passerelles avec d’autres combats. Antis-OGM, occupants de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, défenseurs des migrants ou des sans-papiers : les luttes se croisent et s’entremêlent.

François, 51 ans, est permanent à la maison de Bure et membre de la collégiale Bure Zone Libre. Faucheur volontaire depuis vingt ans dans l’Yonne, il est militant anti nucléaire depuis treize ans. « Les liens entre les différentes luttes ? Les lobbys les induisent indirectement : leurs dirigeants sortent des mêmes écoles, gravitent dans les mêmes réseaux et fonctionnent sur la logique du profit. Pas étonnant que la remise en question du système capitaliste se généralise, et pas seulement par des activistes. »

Bure 365 a aussi pour objectif de toucher différentes couches de la population au delà du circuit militant, mais c’est loin d’être simple. « Depuis cinquante ans, on nous présente le nucléaire comme une énergie propre, sûre et pas chère, le tout enrobé d’une communication top niveau, sur un sujet complexe accaparé par des ’experts’. Notre rôle est d’aider les gens à décrypter les enjeux au delà du discours officiel. Le coeur du problème, c’est l’information ».

Président des Amis de la Terre, Florent Compain est venu soutenir le lancement de Bure 365. Il fulmine : « On nage dans l’opacité complète, notamment sur le plan législatif. Tout est fait dans la précipitation, sans consultation de la société civile. La préparation de la loi sur la transition énergétique n’a donné lieu à aucun vrai débat, il n’y avait pas de texte, juste des préconisations. Le paragraphe consacré au nucléaire entend redéfinir les missions de l’ANDRA et le calendrier, mais il n’y a aucune précision. De même, il n’existe pas d’inventaire complet des déchets nucléaires censés atterrir à Bure. Quant au coût de la gestion des déchets, c’est le grand flou artistique, on oscille entre 15 et 36 milliards d’euros. Comment naviguer dans un tel brouillard ? »

"Bure est le futur Notre Dame des Landes"

Pour autant, il reste optimiste : « La société civile est mise à l’écart des décisions qui la concernent mais il faut tout faire pour se réaproprier le débat . Pour moi, Bure est le futur Notre-Dame-des-Landes en terme de résistance et de mobilisation ».

Le soleil se couche sur Bure. Dans la cuisine, c’est atelier pizzas. Autour des boules de pâte à pain farinées, la discussion bifurque sur les élections européennes. « Qui ici a voté ? », demande quelqu’un à la cantonade. Une personne sur dix lève la main.

Voilà Claude Kaiser, 50 ans. Ancien maire, il est maintenant adjoint au maire de Ménil-la-Horgne, petite commune située à quarante kilomètres de Bure, et membre de l’Association des élus de Lorraine et Champagne-Ardenne opposés à l’enfouissement des déchets radioactifs. « Beaucoup de gens n’ont plus d’illusions sur le fait que voter peut faire advenir le changement. Et je fais ce constat en tant qu’élu. Au plus haut niveau, on nous explique que le bon sens ne sert à rien et que seul le rapport de forces peut faire bouger les choses. Alors allons-y ! En tant qu’opposant historique, je me sens pousser des ailes quand je vois des jeunes tellement impliqués. C’est une lutte gagnable, ce que je ne croyais plus il n’y a pas si longtemps. L’exemple de NDDL nous enseigne que la mobilisation peut avoir raison d’un projet d’Etat ».

Une nouvelle Zad ? Beaucoup ici en rêvent. Bure a d’ailleurs rendez vous à NDDL les 5 et 6 juillet à l’occasion des journées de convergence des luttes.

A l’étage, un petit groupe s’affaire autour d’une table sur laquelle sont étalées des cartes. Ca discute sec de la toute première action Bure 365 prévue le lendemain aux abords du laboratoire d’enfouissement. Un camion maquillé en ambulance est déjà prêt, tout comme les banderoles, pétards, fumigènes et fanfare prévus pour l’ambiance Une voiture de gendarmerie passe au ralenti devant la maison. Un militant s’esclaffe : « Ce n’est jamais que la troisième fois aujourd’hui ! »


Source et photos : Isabelle Rimbert pour Reporterre

Contact : Bure 365

Lire aussi : Déchets nucléaires : le projet Cigeo doit attendre, conclut le débat public


Ce reportage a été réalisée par une journaliste professionnelle et a entrainé des frais. Merci d’aider à les couvrir :

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