Accueil > À découvrir > « Bienvenue dans l’angle alpha », le capitalisme mis en pièce(s).

À découvrir

« Bienvenue dans l’angle alpha », le capitalisme mis en pièce(s).

Philippe Desfilhes (Reporterre)

vendredi 13 juin 2014

Réfléchir au salariat et à l’organisation du travail dans nos sociétés, le tout sur les planches : c’est le défi auquel a répondu Judith Bernard de manière séduisante, en portant sur la scène un essai de Frédéric Lordon. Reporterre y a assisté et raconte.


Vous n’aimez pas votre travail ? Allez voir Bienvenue dans l’angle alpha, vous comprendrez pourquoi. Vous aimez votre travail ? Allez voir Bienvenue dans l’angle alpha, il sera toujours temps de vous poser la question de savoir pourquoi vous aimez tant votre travail …

Metteur en scène et comédienne, Judith Bernard s’est saisie avec ses camarades de la Compagnie ADA de Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, essai dans lequel Frédéric Lordon repense en économiste et en philosophe notre rapport au travail. « J’ai voulu incarner avec des acteurs, un décor et de la musique un texte assez difficile et théorique, mais qui m’a vite prise aux tripes et m’a permis de mettre des mots sur des expériences que je n’avais jamais réussi à nommer », explique-t-elle.

C’est réussi : Judith Bernard transforme l’essai de Frédéric Lordon en une pièce de théâtre intelligente et pertinente. C’est aussi et surtout un moment vivant, drôle et parfois poétique. Son spectacle donne au spectateur, presque malgré lui tant les premiers dialogues sont ardus, un sentiment de jubilation croissant.

La mise en scène est sobre et astucieuse. Avec un rétroprojecteur et une échelle, elle crée un monde où les acteurs, deux femmes et trois hommes, tous de noirs vêtus, portent un texte complexe et exigeant, allégé par des dialogues plein d’humour et de références à l’actualité.

Dans la nouvelle version présentée aux Abbesses, la danseuse a disparu. « Mais la danse reste avec des moments de chorégraphie entre les acteurs qui sont des moments de respiration. Et la configuration du plateau de la Manufacture des Abbesses, moins grand que celui du théâtre de Ménilmontant où la pièce avait été montée originellement, a conduit à repenser la mise en scène dans une forme resserrée sur le jeu des acteurs », poursuit Judith Bernard.

Il n’y a pas à proprement parler d’histoire. La teneur philosophique du texte de Frédéric Lordon est restituée par le jeu entre les acteurs qui fait rebondir la parole de l’un à l’autre de façon à désamorcer une dimension qui se voudrait trop intellectuelle. Il s’agit de redonner à chacun la capacité de discuter la finalité du travail mais aussi les modalités de son organisation.

Les questions sont concrètes. De qui réduit-on le salaire quand l’entreprise va mal ? Comment ? De combien ? Comment partage-t-on le travail ? Qui autorise-t-on à la décision ? Comment se fait-il que nous soyons enfermés dans ce rapport hiérarchique qui est l’essence même du rapport salarial dans lequel certains commandent, le petit nombre, pendant que les autres, le plus grand nombre, obéissent ?

Bienvenue dans l’angle alpha traite de la possibilité d’une reprise en main du destin collectif des communautés de travail, comme disent les économistes, donc d’une possible autogestion de la production des biens et des services. Toutefois, l’écologie est absente des débats ; cette charge cinglante et réussie contre son principal ennemi, le néo-libéralisme, fait regretter que Frédéric Lordon n’ait pas encore exercé son esprit aiguisé à l’analyse des ravages du capitalisme sur la planète.

Quant au fameux angle « alpha » qui donne son titre à la pièce, il n’a rien de fumeux. C’est un concept qui représente selon l’économiste, qui l’explique doctement, notre degré de résistance à l’ordre établi. Le mérite de Judith Bernard est de nous le faire comprendre avec astuce et de nous le donner à voir par la magie du théâtre.


Après son succès en début d’année, Bienvenue dans l’angle alpha revient dans une nouvelle version à La Manufacture des Abbesses du 17 au 28 juin 2014.
Infos pratiques : La Manufacture des Abbesses


Source : Philippe Desfilhes pour Reporterre

Images : DR Ada-Théâtre

Première mise en ligne le 10 juin 2014.

Lire aussi : Le merveilleux théâtre qui rend l’écologie populaire

Consulter par ailleurs : La bibliothèque de Reporterre


Cet article a été rédigé par un journaliste professionnel et a entraîné des frais. Merci de soutenir Reporterre :

Info

  • Au Testet, la police stimule la croissance en coupant les arbres

    Grégoire Souchay (Reporterre)

    Lundi 1 septembre, le déboisement de la zone humide du Testet, dans le Tarn, a commencé sous haute protection policière. Mais les opposants sont plus unis que jamais pour sauver les trente-huit hectares de forêt visés par la destruction.

  • L’État abandonne ses chevaux de trait

    Flora Chauveau (Reporterre)

    Le trait poitevin, l’une des neuf races françaises de chevaux de trait, est en péril. Alors que seulement soixante-et-une naissances ont été comptées en 2013, l’État vend ses sept mâles reproducteurs qui permettraient de préserver la génétique. L’association de la race souhaite racheter ces chevaux, notamment grâce au financement participatif.

Tribune

  • Une agriculture écologique et créatrice d’emplois est possible

    Rencontres nationales des agricultures

    Devant la disparition continuelle du travail agricole et rural, il est urgent de réagir. Il faut réduire les inégalités liées aux revenus en répartissant équitablement les aides entre les grosses exploitations et les plus modestes. Et rompre avec le système agro-industriel qui échoue à créer de l’emploi et à nourrir les hommes.

  • Une civilisation se termine et nous devons en bâtir une nouvelle

    Le Dernier Appel

    « Nous sommes pris au piège de la dynamique perverse d’une civilisation qui ne fonctionne pas si elle ne croît pas et qui, avec sa croissance, détruit les ressources naturelles qui la rendent possible. (...) Une civilisation se termine et nous devons en bâtir une nouvelle. » Et vite ! Voici le Manifeste « Le dernier appel » lancé il y a peu en Espagne.