123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Eau

Près de Bordeaux, bientôt un surf park à 50 kilomètres de l’océan ?

Une piscine à vagues géante est en construction à 50 km de la mer, près de Bordeaux. La pluie suffira à remplir les 20 millions de litres d’eau nécessaires, assurent les fondateurs. Les écologistes dénoncent « une fumisterie ».

Est-il bien raisonnable, dans un monde de plus en plus chaud et de moins en moins sauvage, de construire une usine à vagues à 50 kilomètres de l’océan ? La question déchire des associations de défense de l’environnement et les porteurs d’un projet de surf park à Canéjan, paisible commune de l’agglomération bordelaise.

Doté de deux bassins d’une surface totale de 13 500 m², ce surf park pourrait être le premier à ouvrir en France — tous les précédents projets de ce type ayant été annulés en raison de leurs conséquences environnementales. Un autre projet du même type est envisagé à Talmont-Saint-Hilaire, en Vendée. À Canéjan, les travaux de construction de l’Académie de la glisse ont démarré en mai, alors que la justice doit encore se prononcer sur la légalité de son permis de construire. La décision du tribunal administratif de Bordeaux est attendue à l’automne.

Les opposants au projet (Surfrider France, la fédération d’associations Sepanso, le collectif Canéjan en transition…) rêvent de le voir annulé. Ses porteurs, eux, espèrent une ouverture en 2026.

Des « vagues parfaites » pour 250 000 clients par an

Derrière ce projet, quatre hommes : Nicolas Padois, ancien champion de surf et propriétaire d’une école de glisse à Arcachon ; le musicien Édouard Algayon, connu pour sa participation à l’émission télé « Star Academy » au début des années 2000 ; Mehdi Ait Oufkir, PDG de la marque de linge de lit étasunienne Parachute Home ; et Eneko Elosegui, ingénieur et ancien employé de la société Wavegarden, conceptrice du système de génération de vagues artificielles que souhaite utiliser l’Académie de la glisse. Aucun n’a donné suite aux multiples sollicitations de Reporterre.

Leur promesse : offrir des « vagues parfaites » à 250 000 visiteurs par an, à tout moment du jour et de l’année. Finies les rebuffades de l’océan, les soirées à scruter la météo marine, les flots désespérément plats ou brouillés par le vent. Les quatre entrepreneurs proposent des vagues taillées à la chaîne par des « volets batteurs », soulevant une houle calibrée en fonction du niveau de chacun. « Tu ne rentres pas chez toi frustré », arguent-ils dans une des vidéos de promotion du lieu. « 90 % du temps, tu auras une meilleure vague [dans le surf park] que dans l’océan », promettent-ils.

Lire aussi : En Vendée, un surf park à... 250 mètres de la mer

Ouvrir un surf park en France, dans le sillage de l’Angleterre, de la Suisse et des Émirats arabes unis, permettrait selon eux de garder le pays « au rang de grande nation du surf », devenu une pratique olympique officielle en 2020.

L’océan, par essence, est inconstant. Sa cambrure changeante ne permet pas de répéter inlassablement la même gamme de figures, comme le peuvent d’autres athlètes. Un jour, il est trop enragé pour les novices ; le lendemain, trop sage pour les surfeurs chevronnés. Et l’engouement de ses adeptes, qui se comptent en millions, génère parfois embouteillages et tensions sur l’eau. Tous ces désagréments s’envoleraient à l’Académie de la glisse, promettent les quatre entrepreneurs… à condition de payer entre 35 et 70 euros par session.

Une personne surfant sur une vague artificielle au centre The Wave, à Bristol (Royaume-Uni). Croyde Bay / Unsplash

Le parc, jurent-ils, sera « le plus respectueux de l’environnement possible ». Construit sur un ancien site industriel des géants de l’informatique IBM et Solectron — friche appartenant à Philippe Algayon, père de l’un des porteurs du projet —, le surf park sera doté de panneaux photovoltaïques. Ces derniers alimenteront « en grande partie » le complexe sportif, écrivent-ils. L’eau des deux bassins, avancent-ils, proviendra de la pluie, récupérée et stockée dans des citernes.

C’est là que le bât blesse, ou du moins, que naît la controverse. Une fois les bassins de 20 000 m3 remplis, les entrepreneurs promettent, en s’appuyant sur les calculs d’un cabinet d’études mandaté par leurs soins, que les pertes liées à l’évaporation pourront être compensées par les seuls apports en pluie. Les associations, elles, estiment que l’entreprise devra nécessairement piocher dans les réserves en eau potable.

Et rappellent le contexte climatique défavorable : « Sans transformation radicale des usages », 88 % du territoire hexagonal pourrait être en situation de tension hydrique en été, selon une récente note du Haut-commissariat à la stratégie et au plan.

« Le parc ne sera jamais autonome en eau »

L’argument des associations repose sur un rapport indépendant réalisé par Denis Loustau, chercheur retraité en écologie physique de l’Inrae et auteur au sein du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Ce dernier a tenté d’estimer de la manière la plus fine possible l’évaporation potentielle de ces bassins, en prenant en compte la température de l’eau, son agitation… Là où le rapport réalisé pour les promoteurs s’appuyait sur des données produites par Météo-France correspondant à l’évaporation d’un gazon bien alimenté en eau. Denis Loustau a également modélisé les besoins et apports en eau des bassins à une échelle quotidienne, et non mensuelle, comme l’a fait le cabinet d’études mandaté par l’Académie de la glisse.

« En faisant cela, on voit que le parc — contrairement à ce qui est prétendu — ne sera jamais autonome en eau, dit-il à Reporterre. Et l’apport nécessaire sera d’autant plus important que le climat s’asséchera. On a déjà, aujourd’hui, des arrêtés de restriction d’utilisation de l’eau en Gironde. Dans le futur, je ne vois pas très bien comment on pourra d’un côté interdire aux gens d’utiliser de l’eau pour faire pousser leurs tomates, et de l’autre, consommer des dizaines de milliers de mètres cubes pour alimenter des bassins de loisirs. »

Un « poumon vert » menacé

Afin de trouver une issue à cette guerre des chiffres, le tribunal administratif de Bordeaux a désigné, à la demande de la mairie de Canéjan, un expert judiciaire. Son rapport d’expertise, publié en mai, conclut que les pertes en eau du surf park auraient dépassé les apports en eau de pluie durant trois années sur onze, sur la période 2014-2024. « Il paraît très imprudent de conclure à l’autosuffisance affichée », écrit-il. L’analyse de Denis Loustau est qualifiée « d’extrêmement recevable », quoique « pessimiste ». Sollicitée sur ces résultats, la mairie de Canéjan n’a pas répondu aux demandes d’entretien de Reporterre.

Projection des bassins de surf extraite du dossier de permis de construire. Rapport d’expertise

Les associations s’inquiètent également pour la rivière l’Eau Bourde, située à une centaine de mètres du futur complexe sportif. Cet écosystème abrite de nombreuses espèces : cistude, loutre d’Europe, anguille européenne, lamproie de Planer… Autant d’êtres qui risquent d’être mis en péril lors des vidanges des bassins, alerte Rémy Petit, du collectif Canéjan en transition. « 20 millions de litres d’eau seront balancés dans un fossé qui mène directement à l’Eau Bourde », dit-il. Cela introduirait selon lui dans le « petit poumon vert » qu’est l’Eau Bourde des produits chimiques : chlore, désinfectants, particules de combinaisons en néoprène, résidus de wax, restes de crèmes solaires…

Un projet jugé « antisocial »

Le constructeur recommande de vidanger ses piscines à vagues tous les deux à trois ans. Rémy Petit craint que cette fréquence augmente si l’eau des bassins tourne au vert à cause du développement d’algues. Ce fut le cas dans un surf park de Bristol utilisant le même système de génération de vagues, à l’été 2022, en raison des températures élevées.

Les porteurs de l’Académie de la glisse n’ont pas répondu à nos questions sur ce point. Sur leur site, ils soutiennent que « les différents systèmes de filtration et de désinfection » utilisés par le surf park garantiraient une qualité de l’eau « optimale », avec des dosages en chlore inférieurs à ceux d’une piscine. Ils promettent que l’eau des bassins sera filtrée et traitée avant toute vidange.

« Seuls les surfeurs privilégiés y auront accès »

Pas de quoi rassurer les associations, qui s’interrogent également sur le caractère « élitiste » et « antisocial » du projet : « Seuls les surfeurs privilégiés y auront accès », pense Vanessa Balci, de Surfrider France. Dans ses vidéos promotionnelles, l’Académie de la glisse suggère que le surf park contribuera à réduire la pollution en limitant les trajets en voiture des surfeurs jusqu’à l’océan.

Aller surfer... en avion

« C’est une vaste fumisterie », réagit Florence Bougault, de la Sepanso. La militante cite, pour appuyer son propos, une étude menée par Surf Park Central, l’association qui fédère les acteurs de cette industrie. Elle montre que les visiteurs de surf parks roulent en moyenne pendant plusieurs heures pour s’y entraîner. 31 % d’entre eux prennent au moins un vol pour s’y rendre, ce qui place l’avion au premier rang des modes de transport utilisés pour atteindre ces infrastructures.

« Ils ne s’adressent pas aux surfeurs populaires, qui louent une planche pour la journée et se débrouillent sur la vague », cingle Florence Bougault. « Ils sont pour les “happy few” qui ont des moyens et font des surf trips à l’autre bout du monde régulièrement », abonde Rémy Petit.

Leur coût environnemental, lui, risque d’être payé par tous, craint Vanessa Balci. « Avoir trois médailles aux prochains Jeux olympiques, est-ce que ça vaut 20 millions de litres d’eau ? Est-ce que ça vaut une forêt qui brûle parce que les nappes phréatiques sont vides et les sols secs ? » Dans l’ombre des vagues artificielles, celle du changement climatique a déjà commencé à déferler.

legende