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ReportageLuttes

Sabotage d’une cimenterie Lafarge : en appel, le procureur réclame... des peines plus lourdes

Action à la centrale à béton de Lafarge à Val-de-Reuil, le 10 décembre 2023.

Quatre personnes ont comparu devant la cour d’appel de Rouen suite à une action contre une centrale à béton de Lafarge en 2023. La défense critique une procédure bancale à l’issue d’une enquête menée par l’antiterrorisme.

Auxerre (Yonne), reportage

Pour l’avocat général, les militants écologistes ont fait preuve d’une « extrême lâcheté ». Le procureur, véhément, a même réclamé une peine... plus lourde qu’en première instance. La défense, elle, demandait une relaxe générale des militants ayant participé à l’action contre une centrale à béton du groupe Lafarge située à Val-de-Reuil dans l’Eure lors de ce procès en appel à Rouen (Seine-Maritime), lundi 1er juin. Elle a argué de la faiblesse des preuves et de l’opacité d’une enquête menée par l’antiterrorisme, qui a conduit à un procès que Me Souleil-Balducci juge « kafkaïen ».

« Comment se fait-il qu’un simple militant écologiste soit arrêté par la Sdat [Sous-direction antiterroriste] et gardé à vue plus de soixante-douze heures ? » À la barre de la cour d’appel, Joël lit la déclaration qu’il a préparée aux magistrats.

Le 8 avril 2024, ce professeur de musique d’une soixantaine d’années était réveillé à 6 heures du matin alors qu’il se trouvait chez ses parents de 88 et 94 ans.

Ce matin-là, seize autres personnes étaient simultanément arrêtées dans différents lieux de Normandie et de région parisienne par des unités d’intervention lourdement armées. Elles ont été détenues et interrogées pendant plus de trois jours dans les commissariats d’Évreux (Eure), ainsi qu’au quatrième sous-sol des bureaux de la Sdat à Levallois-Perret, en banlieue parisienne.

Lire aussi : Dans les sous-sols de l’antiterrorisme, l’enfer de militants écologistes

Pourtant, ce n’est pas un projet terroriste qui leur est reproché, mais d’avoir participé le 10 décembre 2023 à une action contre une centrale à béton du groupe Lafarge.

Ce jour-là, à l’occasion des journées contre le béton organisées à l’initiative des Soulèvements de la Terre, une petite centaine de personnes vêtues de combinaisons blanches avaient envahi l’établissement durant une dizaine de minutes, le recouvrant de tags et dégradant plusieurs équipements et véhicules.

Sur les 17 personnes arrêtées en avril 2024, 9 avaient été jugées en décembre de la même année à Évreux, dans un procès à l’issue duquel 4 d’entre eux, 3 hommes et 1 femme, avaient été condamnés à des peines allant de 6 à 10 mois de prison avec sursis pour avoir participé à l’action ou avoir servi de chauffeur aux activistes.

Lafarge réclame toujours 276 000 euros

Malgré ces peines légères, les quatre condamnés ont décidé de faire appel, critiquant la faiblesse des preuves à leur encontre et pointant plusieurs irrégularités dans la procédure. À leurs côtés, sur le banc des accusés, trois des personnes relaxées sont aussi présentes. En effet, Lafarge a fait appel au civil des cinq relaxes, à qui elle réclame encore 276 000 euros de dommages et intérêts.

« Il a été fait dans le cadre de cette enquête tout ce qu’on ne peut pas faire, tout ce qu’on ne doit pas faire », explique Me Camille Souleil-Balducci, l’avocate de l’un des prévenus à la cour.

Très critiquée par la défense, l’utilisation des fichiers dits Lapi (Lecture automatisée des plaques d’immatriculation) aurait, selon elle, été réalisée de manière irrégulière, sans réquisition d’un agent accrédité. C’est d’ailleurs cette situation qui avait conduit à la relaxe de cinq prévenus en première instance.

« Le tribunal n’est pas allé au bout des choses en condamnant quand même certaines personnes. Dans la mesure où [l’analyse Lapi] est à la base de la procédure, il aurait dû en annuler presque l’intégralité », précise Me Chloé Chalot, elle aussi avocate de l’un des quatre prévenus.

Avant l’ouverture du procès, les soutiens des inculpés se sont réunis devant le musée des Beaux arts où un village de lutte a été installé. © Guénolé Carré / Reporterre

En analysant toutes les plaques d’immatriculation flashées ce jour-là par deux caméras routières des environs, les policiers ont pu identifier plusieurs véhicules appartenant à des personnes connues pour leur proximité avec des mouvements de lutte écologistes et zoomer à l’intérieur afin de tenter d’identifier les occupants. Les informations sur les orientations politiques ont quant à elles été obtenues grâce aux « services partenaires », selon l’enquête. Une allusion transparente à la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure), qui partage le même immeuble que la Sdat.

« Le tribunal n’est pas allé au bout des choses en condamnant quand même certaines personnes »

Par ailleurs, la défense note également que la totalité des procès-verbaux établis par la Sdat et une grande partie de ceux dressés par la police judiciaire de Rouen, coresponsable de l’enquête, l’ont été anonymement. Selon les avocats de la défense, cette procédure est permise exclusivement dans certaines affaires graves, afin de protéger la sécurité des agents et de leurs proches.

« La défense se cache dans les replis du Code de procédure pénale », rétorque le procureur, qui énonce sa propre interprétation des textes de loi qui, selon lui, sont totalement conformes à la manière dont l’enquête a été menée.

Le spectre de Daech

Costume cintré bleu et cheveux ras, Guillaume André, représentant de Lafarge, est appelé à témoigner. Devant la cour, le DG de Lafarge Normandie venu « parler au nom des employés », raconte les conséquences de l’action sur ces derniers. « Sur le plan humain, mes salariés ont été traumatisés. Tout le monde avait la hantise que ça se reproduise, que des gens reviennent pour casser leur outil de production sur lequel les gens comptent pour faire vivre leur famille », déclare-t-il au sujet de l’action, pourtant survenue en l’absence des employés. Le dirigeant, issu de l’École des mines, évoque aussi les « inscriptions révoltantes » taguées par les activistes qui auraient provoqué une « perte d’image » pour la société.

Durant l’action de 2023, plusieurs inscriptions sur les murs de la centrale à béton liaient Lafarge et Daech. Des références à l’affaire de la cimenterie de Jabaliya en Syrie, qui aurait été maintenue en activité moyennant le versement entre 2013 et 2014 de 5,6 millions d’euros à l’organisation État islamique.

« Ce qui s’est passé il y a 10 ou 15 ans à l’autre bout du monde, ça ne me regarde pas »

Questionné sur ce point par la défense, Guillaume André perd sa contenance. « Il faut se dissocier de tout ça, je suis juste un patron de PME, ce qui s’est passé il y a 10 ou 15 ans à l’autre bout du monde, ça ne me regarde pas », s’emporte le dirigeant, pourtant bien placé dans l’organigramme de l’entreprise.

Même si aucune charge terroriste n’a été évoquée dans l’affaire de Val-de-Reuil, cette notion est pourtant omniprésente dans le procès. « Vous avez dit que l’on n’est pas jugé pour terrorisme mais, au regard de l’opinion publique, c’est ce à quoi on est associé », déclare Christine, devant les magistrats.

À 67 ans, cette figure du NPA de l’Orne est elle aussi sur le banc des accusés. Suite à la perquisition de son domicile et à la saisie de ses ordinateurs, il a notamment été noté par les enquêteurs que cette dernière avait consulté, le soir du 10 décembre 2023, des articles de presse sur l’action et possédait des brochures des Soulèvements de la Terre.

Chez d’autres inculpés, l’enquête a également relevé la présence de brochures écologistes, de notes sur la sécurité informatique, voire de livres comme Comment saboter un pipeline, d’Andreas Malm.

Un procès « kafkaïen »

Alors que l’avocat général s’était montré clément lors du premier procès, reconnaissant par exemple lors de son réquisitoire l’entreprise Lafarge comme « l’une des plus grosses émettrices de CO2 et l’une des plus grosses artificialisatrices des sols », celui de la cour d’appel est beaucoup plus véhément.

« Quel rapport entre l’écologie et la dévastation d’un bureau administratif ? Tous ces écrans renversés, ces sacs de ciment éventrés, quel rapport avec l’écologie ? Aucun ! scande-t-il debout devant son perchoir. J’imaginais que le courage militant, c’était aussi de revendiquer une action, qu’elle allait être revendiquée par des militants qui assument leurs actes. »

En conclusion de son réquisitoire, le procureur réclame un alourdissement des peines qui passeraient de 10 à 18 mois de sursis ainsi que cinq ans d’inéligibilité pour chacun des prévenus.

« Je ne pensais pas me retrouver un jour en appel à citer les propos du procureur en première instance, mais je crois que c’est la preuve du caractère exceptionnel de cette procédure », lui répond Me Chloé Chalot.

L’affaire a été mise en délibéré, le verdict sera connu le 24 août.

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